DES_1/DES15
Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
IDYLLES
UNE JEUNE FILLE ET SA MÈRE
La jeune fille
         Ce jour si beau, ma mère, | était-ce un jour de fête ? 6+6
La Mère
         Quel jour ? dors-tu ? d’ vient | que tu n’achèves pas ? 6+6
La jeune fille
         C’est qu’en le rappelant, | ma voix tremble et s’arrête ; 6+6
         Je cesse d’en parler | pour y penser tout bas… 6+6
5 Ce jour donnait des fleurs | que je n’avais point vues ; 6+6
         Mille parfums nouveaux | sortaient des champs plus verts, 6+6
         Et pour ces douceurs imprévues, 8
         Les oiseaux plus nombreux | inventaient des concerts ; 6+6
         Le soleil répandait | comme une autre lumière, 6+6
10 Il embrasait le ciel, | il brûlait ma paupière, 6+6
         Il éclairait ma vie | avec d’autres couleurs… 6+6
La Mère
         D’ vient qu’un si beau jour | te fait verser des pleurs ? 6+6
         D’ vient que de tes mains | s’échappe ton ouvrage ? 6+6
La jeune fille
         Ma mère, je languis, | je n’ai plus de courage. 6+6
15 Si vous saviez mon mal, | vous pourriez le guérir : 6+6
         Forcez-moi de parler, | car j’ai peur de mourir. 6+6
La Mère
         Parle donc ! N’est-ce pas | le jour de ta naissance ? 6+6
         Car c’est la fête aussi | du maternel séjour. 6+6
La jeune fille
         Non. Je plaignais alors | ceux qu’afflige l’absence ; 6+6
20 Et Daphnis, au hameau, | n’était pas de retour. 6+6
La Mère
         Daphnis ! Que fait Daphnis | à la nature entière ? 6+6
         De son père à la ville | il conduit les troupeaux ; 6+6
         Il a déjà sans doute | oublié sa chaumière. 6+6
La jeune fille
         Non ! ma mère. C’est lui | qui fait les jours si beaux ! 6+6
La Mère
25 Je l’ai cru pour six mois | absent de la contrée. 6+6
La jeune fille
         Je le craignais aussi ; | mais il m’a rencontrée. 6+6
         Il arrivait tout seul, | j’étais seule à mon tour… 6+6
         Ma mère, quel bonheur ! | Daphnis m’a dit bonjour. 6+6
La Mère
         Et toi ?
La jeune fille
         J’ai dit bonjour, | car vous aimez son père. 6+6
30 Il a bien des vertus, | n’est-il pas vrai, ma mère ? 6+6
La Mère
         Et son fils ?
La jeune fille
         On dirait | que c’est son père enfant. 6+6
         Ce bon vieillard se plaint | de n’avoir point de fille : 6+6
         « C’est une fleur, dit-il, | qui pare une famille. » 6+6
         Alors, il me regarde | et m’embrasse souvent. 6+6
La Mère
         Et son fils ?
La jeune fille
35 Il soutient | que l’absence est cruelle : 6+6
         Je le savais ! il sait | qu’on peut mourir par elle, 6+6
         Qu’à chaque instant du jour | il faut en soupirer, 6+6
         Et qu’en chantant surtout | on est près de pleurer. 6+6
         « Dans mes ennuis, dit-il, | j’ai fait une couronne ; 6+6
40 « Elle est fanée, hélas ! | pourtant je te la donne. » 6+6
         Je l’ai sentie alors | descendre sur mes yeux, 6+6
         Et je n’y voyais plus ; | mais sa voix est si tendre ! 6+6
         Et depuis si longtemps | je n’avais pu l’entendre ! 6+6
         Et quand on n’y voit plus, | ma mère, on entend mieux. 6+6
La Mère
         Qu’a-t-il donc ajouté ? |
La jeune fille
45 Que son cœur lui conseille 6+6
         De quitter un vain bruit | pour le calme des champs, 6+6
         Pour nos danses du soir, | nos fêtes, nos doux chants, 6+6
         Pour retrouver ma voix | qui manque à son oreille ; 6+6
         Que son père le plaint | et le fait revenir : 6+6
50 « Mais, a-t-il dit plus bas, | que vais-je devenir ? 6+6
         « Mon père te connt, | il sait donc que je t’aime ; 6+6
         « Et moi, je ne sais pas | si tu penses de même ? » 6+6
         Je n’ai pu le lui dire | avant de vous parler, 6+6
         Ma mère, et j’ai senti | qu’il fallait m’en aller. 6+6
La Mère
         Tu l’as quitté ?
La jeune fille
55 J’étais tremblante, 8
         Je ne pouvais courir. | Une joie accablante 6+6
         Me retenait toujours ; | toujours je m’arrêtais. 6+6
La Mère
         Et que répondais-tu ? |
La jeune fille
         Ma mère, j’écoutais. 6+6
         Depuis, pour vous parler, | je reste à la chaumière ; 6+6
60 Daphnis en vain m’attend, | je pleure en vain tout bas ; 6+6
         Je ne puis parler la première, 8
         Et vous ne me devinez pas ! 8
         Je tremble auprès de lui ; | je tremble ici de même : 6+6
         Nos tourments ne sont pas finis ! 8
65 Jamais je n’oserai | vous dire que je l’aime 6+6
La Mère
         Eh bien ! je te permets | de le dire à Daphnis. 6+6
mètre profils métriques : 8, 6+6
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