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Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
POÉSIES INÉDITES MÉLANGES
L’IDIOT
À MADAME PAULINE DUCHAMBGE
         Avec l’aube toujoursta plainte me réveille, 6+6
         André ! toujours ton nomtourmente mon oreille ; 6+6
         Car toujours sans pitié,persécuteurs enfants, 6+6
         Vous brisez son sommeilpar vos cris triomphants. 6+6
5 Il dormait. De la nuitla frcheur salutaire 6+6
         Peut-être dans son seinversait un songe heureux. 6+6
         Quel autre bien attendl’orphelin solitaire ? 6+6
          Son réveil est si douloureux ! 8
         Dans le sommeil du moins,l’oubli vient, le sort change ; 6+6
10 Et, couché sur la terre le soleil a lui, 6+6
          Qui sait s’il ne voit pas un Ange 8
          Sourire ou pleurer avec lui ? 8
         Pourquoi faire envolerson erreur décevante ? 6+6
         Regardez, inhumains,cet être languissant, 6+6
15 Comme un chevreuil blesséque la meute épouvante, 6+6
         Essayer pour vous fuirun effort impuissant. 6+6
         Eh ! que vous a-t-il fait ?Laissez passer sa vie 6+6
         Sous le nuage triste Dieu l’enveloppa : 6+6
         Il n’a plus sa raisonque le malheur frappa ; 6+6
20 Mais votre voix est dure ;et tout ce qu’il envie, 6+6
         C’est l’indulgent silence :il parle au malheureux, 6+6
         Il assoupit l’éclatde vos rires affreux. 6+6
         Quand vous l’avez blesséde vos cruelles armes, 6+6
         André frappe son cœur s’amassent ses larmes. 6+6
25 L’homme, pour tous ses jours,en apporte en naissant ; 6+6
         C’est le calice amer son orgueil s’abreuve. 6+6
         Bientôt, jeunes railleurs,vous en ferez l’épreuve, 6+6
         Et le plus gai de vouss’en ira gémissant. 6+6
         Vos teints de fleur, vos jeux,votre éclatante joie, 6+6
30 Votre âge audacieuxqui croit régner toujours, 6+6
         Du temps qui raille aussiseront bientôt la proie : 6+6
          Vous serez vieux dans quelques jours. 8
          Des vieillards assis sur les places, 8
          À l’ombre des ormeaux vivaces 8
35  Qu’ils y plantèrent autrefois, 8
         Vous aurez la langueuret les débiles voix ; 6+6
         La vie à vos regardsretirera ses flammes ; 6+6
         Vous croirez que l’oiseauvous refuse son chant ; 6+6
         Quelque chose d’amercoulera dans vos âmes, 6+6
40  Car vous direz : « Je fus méchant ! » 8
         Dieu plaindra du roseaule naufrage rapide, 6+6
         Bien qu’il fasse en tournantrire les matelots ! 6+6
         « Qu’t-il vu, disent-ils,dans son destin timide ? 6+6
         Il t bordé la riveet caressé les flots ! » 6+6
45 Triste un jour comme André,je suivis sa détresse : 6+6
         Loin de la ville heureuseelle nous égara. 6+6
         L’église du coteaufit rêver sa tristesse ; 6+6
         Il salua l’église,et puis il soupira. 6+6
         Chancelant et courbésur son appui de frêne, 6+6
50 Il s’arrêtait pensif,il cueillait une fleur ; 6+6
         Et du jeune idiotla mousse et le troène 6+6
          Couronnaient la pâleur. 6
          Le vent qui passeet courbe la verdure 4+6
         Étonnait son oreille ;il cherchait ce murmure, 6+6
55 Et comptait sur ses doigtsle brisement égal 6+6
         De l’eau dans les caillouxépurant son cristal. 6+6
         Le jeu d’un papillon,qui planait sur sa tête, 6+6
          Le fit rire et tourner longtemps ; 8
         Il agitait ses mainsavec un air de fête ; 6+6
60 Et puis il oublial’envoyé du printemps. 6+6
         Il dansa. Pauvre André !La lointaine musette 6+6
         Lui disait que la danseavait frappé ses yeux : 6+6
         La mémoire entendait,mais l’âme était muette ; 6+6
          Le danseur n’était point joyeux. 8
65 Sa faiblesse inclinéeau bord de la fontaine 6+6
          Y suspendit mes pas ; 6
         Seul, à quelque ombre amieil racontait sa peine, 6+6
          Car il parlait tout bas. 6
         « Peut-être, me disais-je,heureux sous sa couronne, 6+6
70 Plus légère à son frontque le bandeau d’un roi, 6+6
         Il rend grâce à l’air libreet pur qui l’environne ; 6+6
         À l’image d’un hommeil sourit sans effroi. » 6+6
         Tout-à-coup, de ses fleursla parure éphémère 6+6
         D’un souvenir aigusembla le déchirer ; 6+6
75 Il étendit les brasen s’écriant : « Ma mère ! » 6+6
         Et plus faible et plus pâleil s’assit pour pleurer. 6+6
         Dans le ruisseau longtempsje vis tomber ses larmes ; 6+6
         À leur chute rapideAndré trouvait des charmes, 6+6
         Et curieusementles regardait couler. 6+6
80 La pitié m’oppressait ;je ne pouvais parler. 6+6
         « André ! lui dis-je enfin,retourne vers la ville. 6+6
         Ne crains-tu pas la nuitpassée hors des remparts ? 6+6
         Vois-tu les habitantsrentrer de toutes parts ? 6+6
         Va ! pauvre agneau perdu,cherche au moins un asile. » 6+6
85 Alors, sans me répondre,il reprit son chemin. 6+6
         Il était sous ma porteassis le lendemain. 6+6
         D’un air doux et stupideil m’offrit une feuille 6+6
         De la guirlande encorpendante sur son front. 6+6
         Ah ! le présent du pauvreest digne qu’on l’accueille ; 6+6
90 Dieu veut qu’il soit sauvéd’un douloureux affront. 6+6
         Et j’offris à mon tourl’espoir de l’infortune, 6+6
         Ce métal le richeattache le bonheur. 6+6
          L’enfant mit la main sur son cœur, 8
         En détournant les yeuxde l’offrande importune. 6+6
95 « André ! pardonne-moi,» lui dis-je ; il me sourit. 6+6
         Que ce touchant effortrenfermait d’amertume ! 6+6
         Quand de pleurer toujoursnos yeux ont la coutume, 6+6
         Dans leur sourire encorle malheur est écrit. 6+6
         Et moi : « Veux-tu venir ?veux-tu changer ta vie, 6+6
100  Enfant ? veux-tuvoyager avec nous ? 4+6
         Tu verras d’autres cieux.Va ! tous les cieux sont doux ; 6+6
         Ils cachent tant d’espoir !Les fleurs te font envie ? 6+6
         Viens ; partout la roséey répand sa frcheur. 6+6
         Tu ne dormiras plussur une pierre humide ; 6+6
105 Et comme à des ramiersle passereau timide 6+6
         Se donne, tu suivrasnotre essaim voyageur ; 6+6
         Veux-tu ?… » Ses yeux erraient ;j’y vis partre une âme ; 6+6
         Son teint morne et mourantsoudain se ranima. 6+6
          Vous allez juger quelle flamme 8
110  Dans ce cœur éteint s’alluma. 8
          Un signe promptm’attire sur sa trace ; 4+6
         Il monte vers l’église,il a franchi l’enclos 6+6
           d’humbles croix,d’humbles fleurs, tout retrace 4+6
          D’objets aimésl’invisible repos. 4+6
115  Sur une tombe,à genoux, sans haleine, 4+6
          André s’étend,l’enferme dans ses bras ; 4+6
         Puis, avec un accentque l’on devine à peine, 6+6
         Il se lève en criant :« Ma mère ! tu viendras ! » 6+6
          Mais épuisépar cet élan pénible, 4+6
120  Cachant ses yeuxdans l’herbe du tombeau, 4+6
          André s’endortcomme un enfant paisible 4+6
          Qu’a réveilléquelque importun flambeau. 4+6
         Vous que je ne hais plus,car vos yeux sont humides, 6+6
         Des pleurs d’un insensévous voilà moins avides ! 6+6
125 Oui, croyez-moi, le cœursurvit à la raison : 6+6
         C’est là que se retireun reste de lumière 6+6
          Qui doit échapper à la terre : 8
         Toujours d’un dard moqueuron y sent le poison. 6+6
         Ô mes jeunes amis,prenez bien sa défense ! 6+6
130 Nés sur le même sol,charmez sa longue enfance ; 6+6
         Sous vos toits généreuxqu’il entre quelquefois ! 6+6
         Enfants, ne raillez plusses naïves chimères ; 6+6
         Éveillez sur son sortla pitié de vos mères, 6+6
         Et, quand je serai loin,rappelez-lui ma voix : 6+6
135 Cette voix triste est douceà l’indigent timide ; 6+6
         Le pauvre aime l’accentému de sa douleur. 6+6
         Vous-mêmes, croyez-moi,souvent un humble guide 6+6
         Peut en vous éclairantvous conduire au bonheur. 6+6
         Qui ne veut le bonheur ?L’homme, dès qu’il respire, 6+6
140 Le demande au breuvageà ses lèvres promis ; 6+6
         Plus tard il le demandeà des songes amis ; 6+6
         Hélas ! il le demandeencor quand il expire. 6+6
         André l’attend aussi ;comme un frêle arbrisseau 6+6
          Jeté sur un terrain aride, 8
145  Sous l’ardent soleil qui le ride, 8
          Attend la frcheur du ruisseau ; 8
          Sa jeunesse se fane et tombe 8
          Sans éclat, sans sève, sans bruit ; 8
          Et, loin du monde et loin du bruit, 8
150  André l’attend sur une tombe ! 8
mètre profils métriques : 6, 8, 6+6, 4+6
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