DES_1/DES163
Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
POÉSIES INÉDITES MÉLANGES
L’IDIOT
À MADAME PAULINE DUCHAMBGE
         Avec l’aube toujours ta plainte me réveille, 6+6 a
         André ! toujours ton nom tourmente mon oreille ; 6+6 a
         Car toujours sans pitié, persécuteurs enfants, 6+6 b
         Vous brisez son sommeil par vos cris triomphants. 6+6 b
5 Il dormait. De la nuit la fraîcheur salutaire 6+6 a
         Peut-être dans son sein versait un songe heureux. 6+6 b
         Quel autre bien attend l’orphelin solitaire ? 6+6 a
         Son réveil est si douloureux ! 8 b
         Dans le sommeil du moins, l’oubli vient, le sort change ; 6+6 a
10 Et, couché sur la terre où le soleil a lui, 6+6 b
         Qui sait s’il ne voit pas un Ange 8 a
         Sourire ou pleurer avec lui ? 8 b
         Pourquoi faire envoler son erreur décevante ? 6+6 a
         Regardez, inhumains, cet être languissant, 6+6 b
15 Comme un chevreuil blessé que la meute épouvante, 6+6 a
         Essayer pour vous fuir un effort impuissant. 6+6 b
         Eh ! que vous a-t-il fait ? Laissez passer sa vie 6+6 a
         Sous le nuage triste où Dieu l’enveloppa : 6+6 b
         Il n’a plus sa raison que le malheur frappa ; 6+6 b
20 Mais votre voix est dure ; et tout ce qu’il envie, 6+6 a
         C’est l’indulgent silence : il parle au malheureux, 6+6 a
         Il assoupit l’éclat de vos rires affreux. 6+6 b
         Quand vous l’avez blessé de vos cruelles armes, 6+6 b
         André frappe son cœur où s’amassent ses larmes. 6+6 a
25 L’homme, pour tous ses jours, en apporte en naissant ; 6+6 b
         C’est le calice amer où son orgueil s’abreuve. 6+6 c
         Bientôt, jeunes railleurs, vous en ferez l’épreuve, 6+6 c
         Et le plus gai de vous s’en ira gémissant. 6+6 b
         Vos teints de fleur, vos jeux, votre éclatante joie, 6+6 a
30 Votre âge audacieux qui croit régner toujours, 6+6 b
         Du temps qui raille aussi seront bientôt la proie : 6+6 a
         Vous serez vieux dans quelques jours. 8 b
         Des vieillards assis sur les places, 8 a
         À l’ombre des ormeaux vivaces 8 a
35 Qu’ils y plantèrent autrefois, 8 b
         Vous aurez la langueur et les débiles voix ; 6+6 b
         La vie à vos regards retirera ses flammes ; 6+6 a
         Vous croirez que l’oiseau vous refuse son chant ; 6+6 b
         Quelque chose d’amer coulera dans vos âmes, 6+6 a
40 Car vous direz : « Je fus méchant ! » 8 b
         Dieu plaindra du roseau le naufrage rapide, 6+6 a
         Bien qu’il fasse en tournant rire les matelots ! 6+6 b
         « Qu’eût-il vu, disent-ils, dans son destin timide ? 6+6 a
         Il eût bordé la rive et caressé les flots ! » 6+6 b
45 Triste un jour comme André, je suivis sa détresse : 6+6 a
         Loin de la ville heureuse elle nous égara. 6+6 b
         L’église du coteau fit rêver sa tristesse ; 6+6 a
         Il salua l’église, et puis il soupira. 6+6 b
         Chancelant et courbé sur son appui de frêne, 6+6 a
50 Il s’arrêtait pensif, il cueillait une fleur ; 6+6 b
         Et du jeune idiot la mousse et le troène 6+6 a
         Couronnaient la pâleur. 6 b
         Le vent qui passe et courbe la verdure 4+6 a
         Étonnait son oreille ; il cherchait ce murmure, 6+6 a
55 Et comptait sur ses doigts le brisement égal 6+6 b
         De l’eau dans les cailloux épurant son cristal. 6+6 b
         Le jeu d’un papillon, qui planait sur sa tête, 6+6 a
         Le fit rire et tourner longtemps ; 8 b
         Il agitait ses mains avec un air de fête ; 6+6 a
60 Et puis il oublia l’envoyé du printemps. 6+6 b
         Il dansa. Pauvre André ! La lointaine musette 6+6 a
         Lui disait que la danse avait frappé ses yeux : 6+6 b
         La mémoire entendait, mais l’âme était muette ; 6+6 a
         Le danseur n’était point joyeux. 8 b
65 Sa faiblesse inclinée au bord de la fontaine 6+6 a
         Y suspendit mes pas ; 6 b
         Seul, à quelque ombre amie il racontait sa peine, 6+6 a
         Car il parlait tout bas. 6 b
         « Peut-être, me disais-je, heureux sous sa couronne, 6+6 a
70 Plus légère à son front que le bandeau d’un roi, 6+6 b
         Il rend grâce à l’air libre et pur qui l’environne ; 6+6 a
         À l’image d’un homme il sourit sans effroi. » 6+6 b
         Tout-à-coup, de ses fleurs la parure éphémère 6+6 a
         D’un souvenir aigu sembla le déchirer ; 6+6 b
75 Il étendit les bras en s’écriant : « Ma mère ! » 6+6 a
         Et plus faible et plus pâle il s’assit pour pleurer. 6+6 b
         Dans le ruisseau longtemps je vis tomber ses larmes ; 6+6 a
         À leur chute rapide André trouvait des charmes, 6+6 a
         Et curieusement les regardait couler. 6+6 b
80 La pitié m’oppressait ; je ne pouvais parler. 6+6 b
         « André ! lui dis-je enfin, retourne vers la ville. 6+6 b
         Ne crains-tu pas la nuit passée hors des remparts ? 6+6 c
         Vois-tu les habitants rentrer de toutes parts ? 6+6 c
         Va ! pauvre agneau perdu, cherche au moins un asile. » 6+6 b
85 Alors, sans me répondre, il reprit son chemin. 6+6 a
         Il était sous ma porte assis le lendemain. 6+6 a
         D’un air doux et stupide il m’offrit une feuille 6+6 a
         De la guirlande encor pendante sur son front. 6+6 b
         Ah ! le présent du pauvre est digne qu’on l’accueille ; 6+6 a
90 Dieu veut qu’il soit sauvé d’un douloureux affront. 6+6 b
         Et j’offris à mon tour l’espoir de l’infortune, 6+6 a
         Ce métal où le riche attache le bonheur. 6+6 b
         L’enfant mit la main sur son cœur, 8 b
         En détournant les yeux de l’offrande importune. 6+6 a
95 « André ! pardonne-moi, » lui dis-je ; il me sourit. 6+6 a
         Que ce touchant effort renfermait d’amertume ! 6+6 b
         Quand de pleurer toujours nos yeux ont la coutume, 6+6 b
         Dans leur sourire encor le malheur est écrit. 6+6 a
         Et moi : « Veux-tu venir ? veux-tu changer ta vie, 6+6 a
100 Enfant ? veux-tu voyager avec nous ? 4+6 b
         Tu verras d’autres cieux. Va ! tous les cieux sont doux ; 6+6 b
         Ils cachent tant d’espoir ! Les fleurs te font envie ? 6+6 a
         Viens ; partout la rosée y répand sa fraîcheur. 6+6 a
         Tu ne dormiras plus sur une pierre humide ; 6+6 b
105 Et comme à des ramiers le passereau timide 6+6 b
         Se donne, tu suivras notre essaim voyageur ; 6+6 a
         Veux-tu ?… » Ses yeux erraient ; j’y vis paraître une âme ; 6+6 a
         Son teint morne et mourant soudain se ranima. 6+6 b
         Vous allez juger quelle flamme 8 a
110 Dans ce cœur éteint s’alluma. 8 b
         Un signe prompt m’attire sur sa trace ; 4+6 a
         Il monte vers l’église, il a franchi l’enclos 6+6 b
         Où d’humbles croix, d’humbles fleurs, tout retrace 4+6 a
         D’objets aimés l’invisible repos. 4+6 b
115 Sur une tombe, à genoux, sans haleine, 4+6 a
         André s’étend, l’enferme dans ses bras ; 4+6 b
         Puis, avec un accent que l’on devine à peine, 6+6 a
         Il se lève en criant : « Ma mère ! tu viendras ! » 6+6 b
         Mais épuisé par cet élan pénible, 4+6 a
120 Cachant ses yeux dans l’herbe du tombeau, 4+6 b
         André s’endort comme un enfant paisible 4+6 a
         Qu’a réveillé quelque importun flambeau. 4+6 b
         Vous que je ne hais plus, car vos yeux sont humides, 6+6 a
         Des pleurs d’un insensé vous voilà moins avides ! 6+6 a
125 Oui, croyez-moi, le cœur survit à la raison : 6+6 b
         C’est là que se retire un reste de lumière 6+6 c
         Qui doit échapper à la terre : 8 c
         Toujours d’un dard moqueur on y sent le poison. 6+6 b
         Ô mes jeunes amis, prenez bien sa défense ! 6+6 a
130 Nés sur le même sol, charmez sa longue enfance ; 6+6 a
         Sous vos toits généreux qu’il entre quelquefois ! 6+6 b
         Enfants, ne raillez plus ses naïves chimères ; 6+6 c
         Éveillez sur son sort la pitié de vos mères, 6+6 c
         Et, quand je serai loin, rappelez-lui ma voix : 6+6 b
135 Cette voix triste est douce à l’indigent timide ; 6+6 a
         Le pauvre aime l’accent ému de sa douleur. 6+6 b
         Vous-mêmes, croyez-moi, souvent un humble guide 6+6 a
         Peut en vous éclairant vous conduire au bonheur. 6+6 b
         Qui ne veut le bonheur ? L’homme, dès qu’il respire, 6+6 a
140 Le demande au breuvage à ses lèvres promis ; 6+6 b
         Plus tard il le demande à des songes amis ; 6+6 b
         Hélas ! il le demande encor quand il expire. 6+6 a
         André l’attend aussi ; comme un frêle arbrisseau 6+6 a
         Jeté sur un terrain aride, 8 b
145 Sous l’ardent soleil qui le ride, 8 b
         Attend la fraîcheur du ruisseau ; 8 a
         Sa jeunesse se fane et tombe 8 a
         Sans éclat, sans sève, sans bruit ; 8 b
         Et, loin du monde et loin du bruit, 8 b
150 André l’attend sur une tombe ! 8 a
mètre profils métriques : 6, 8, 6+6, 4+6
forme globale type : forme RegExp (appariements)
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie