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Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
POÉSIES INÉDITES MÉLANGES
LE DERVICHE ET LE RUISSEAU
         Un ruisseau, frais enfant d’une source cachée, 6+6
         Promenait sur les fleurs son humide cristal ; 6+6
         L’herbe au pied du miroir n’était jamais penchée : 6+6
         Il y versait la vie à flot toujours égal. 6+6
5 Harmonieux passant, son mobile murmure 6+6
         Enchantait la Nature ; 6
         Un doux frémissement, quand de ses molles eaux 6+6
         Il mouillait les roseaux, 6
         Avertissait au loin quelque nymphe altée 6+6
10 Qu’un filet d’eau roulait sous les saules tremblants ; 6+6
         Et la bergère, au soir, dans la glace épue 6+6
         Venait baigner ses pieds brûlants. 8
         Un derviche dormeur, au fond de sa cellule, 6+6
         Oubliant que sa soif y puise du secours, 6+6
15 Las d’entendre le bruit de l’onde qui circule, 6+6
         Pour prier ou dormir, veut en briser le cours. 6+6
         Mais du ruisseau la pente est à jamais trae ; 6+6
         De la rive, où sa voix s’élève cadene, 6+6
         Rien ne peut détourner son tendre attachement. 6+6
20 Le dévot s’en irrite, il gronde, et lourdement 6+6
         Au milieu du cristal jette une pierre énorme, 6+6
         Criant : « Silence enfin ! Il est temps que je dorme ! » 6+6
         Innocemment rebelle, arrêtée en courant, 6+6
         L’onde à son tour s’offense, et vive, peu dormeuse, 6+6
25 Elle se change en cascade écumeuse, 4+6
         Qui semble menacer de devenir torrent. 6+6
         Le derviche effra se recule, s’agite, 6+6
         Étourdi du fracas que lui-même a causé ; 6+6
         Pour ses rêves pieux il cherche un autre gîte, 6+6
30 Regrettant son jardin sans fatigue arrosé. 6+6
         Accablé de chaleur il s’assied sur la route ; 6+6
         De son front irri l’eau tombe goutte à goutte : 6+6
         « Maudit ruisseau ! dit-il, me résister ! frémir ! 6+6
         Murmurer quand je parle ! ah ! je sais des entraves 6+6
35 Qui rendront avant peu tes libertés esclaves ! » 6+6
         Et, rafrchi d’espoir, il se met à dormir. 6+6
         Mais, tandis qu’à plein cœur le derviche sommeille, 6+6
         L’oiseau dans le buisson, la vigilante abeille, 6+6
         Le vent qui fait tourner la feuille du bouleau, 6+6
40 Tout imite une voix soufflant à son oreille : 6+6
         « Dormez en paix, mon père, et laissez couler l’eau. » 6+6
mètre profils métriques : 6, 6+6
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