DES_1/DES26
Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
ÉLÉGIES
À L’AMOUR
         Reprends de ce bouquet les trompeuses couleurs, 12
         Ces lettres qui font mon supplice, 8
         Ce portrait qui fut ton complice ; 8
         Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs. 12
5 Je te rends ce trésor funeste, 8
         Ce froid témoin de mon affreux ennui. 10
         Ton souvenir brûlant, que je déteste, 10
         Sera bientôt froid comme lui. 8
         Oh ! reprends tout. Si ma main tremble encore, 10
10 C’est que j’ai cru te voir sous ces traits que j’abhorre. 12
         Oui, j’ai cru rencontrer le regard d’un trompeur ; 12
         Ce fantôme a troublé mon courage timide. 12
         Ciel ! on peut donc mourir à l’aspect d’un perfide, 12
         Si son ombre fait tant de peur ! 8
15 Comme ces feux errants dont le reflet égare, 12
         La flamme de ses yeux a passé devant moi ; 12
         Je rougis d’oublier qu’enfin tout nous sépare ; 12
         Mais je n’en rougis que pour toi. 8
         Que mes froids sentiments s’expriment avec peine ! 12
20 Amour… que je te hais de m’apprendre la haine ! 12
         Éloigne-toi, reprends ces trompeuses couleurs, 12
         Ces lettres, qui font mon supplice, 8
         Ce portrait, qui fut ton complice ; 8
         Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs ! 12
25 Cache au moins ma colère au cruel qui t’envoie ; 12
         Dis que j’ai tout brisé, sans larmes, sans efforts ; 12
         En lui peignant mes douloureux transports, 10
         Tu lui donnerais trop de joie. 8
         Reprends aussi, reprends les écrits dangereux, 12
30 Où, cachant sous des fleurs son premier artifice, 12
         Il voulut essayer sa cruauté novice 12
         Sur un cœur simple et malheureux. 8
         Quand tu voudras encore égarer l’innocence, 12
         Quand tu voudras voir brûler et languir, 10
35 Quand tu voudras faire aimer et mourir, 10
         N’emprunte pas d’autre éloquence. 8
         L’art de séduire est là, comme il est dans son cœur ! 12
         Va, tu n’as plus besoin d’étude. 8
         Sois léger par penchant, ingrat par habitude ; 12
40 Donne la fièvre, Amour, et garde ta froideur. 12
         Ne change rien aux aveux pleins de charmes 10
         Dont la magie entraîne au désespoir : 10
         Tu peux de chaque mot calculer le pouvoir, 12
         Et choisir ceux encore imprégnés de mes larmes. 12
45 Il n’ose me répondre, il s’envole… il est loin. 12
         Puisse-t-il d’un ingrat éterniser l’absence ! 12
         Il faudrait par fierté sourire en sa présence : 12
         J’aime mieux souffrir sans témoin. 8
         Il ne reviendra plus, il sait que je l’abhorre ; 12
50 Je l’ai dit à l’Amour, qui déjà s’est enfui. 12
         S’il osait revenir, je le dirais encore : 12
         Mais on approche, on parle… Hélas ! ce n’est pas lui ! 12
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie