DES_1/DES34
Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
ÉLÉGIES
À DÉLIE
         Oui ! cette plainte échappe à ma douleur : 10
         Je le sens, vous m’avez perdue. 8
         Vous avez, malgré moi, disposé de mon cœur, 12
         Et du vôtre jamais je ne fus entendue. 12
5 Ah ! que vous me faites haïr 8
         Cette feinte amitié qui coûte tant de larmes ! 12
         Je n’étais point jalouse de vos charmes, 10
         Cruelle ! de quoi donc vouliez-vous me punir ? 12
         Vos succès me rendaient heureuse ; 8
10 Votre bonheur me tenait lieu du mien : 10
         Et quand je vous voyais attristée ou rêveuse, 12
         Pour vous distraire encor j’oubliais mon chagrin. 12
         Mais ce perfide amant dont j’évitais l’empire, 12
         Que vous avez instruit dans l’art de me séduire, 12
15 Qui trompa ma raison par des accents si doux, 12
         Je le hais encor plus que vous. 8
         Par quelle cruauté me l’avoir fait connaître ? 12
         Par quel affreux orgueil voulut-il me charmer ? 12
         Ah ! si l’ingrat ne peut aimer, 8
20 À quoi sert l’amour qu’il fait naître ? 8
         Je l’ai prévu, j’ai voulu fuir : 8
         L’Amour jamais n’eut de moi que des larmes. 10
         Vous avez ri de mes alarmes, 8
         Et vous riez encor quand je me sens mourir ! 12
25 Grâce à vous, j’ai perdu le repos de ma vie : 12
         Votre imprudence a causé mon malheur, 10
         Et vous m’avez ravi jusques à la douceur 12
         De pleurer avec mon amie ! 8
         Laissez-moi seule avec mon désespoir, 10
30 Vous ne pouvez me plaindre ni m’entendre ; 10
         Vous causez la douleur, sans même la comprendre ; 12
         À quoi me servirait de vous la laisser voir ? 12
         Victime d’un amant, par vous-même trahie, 12
         J’abhorre l’Amitié, je la fuis sans retour ; 12
35 Et je vois, à sa perfidie, 8
         Que l’ingrate est sœur de l’Amour. 8
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