DES_1/DES48
Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
ÉLÉGIES
ÉLÉGIE
         Quoi ! les flots sont calmés,et les vents sans colère 6+6
         Aplanissent la route je vais m’égarer ! 6+6
         J’ai vu briller le phare,et l’onde qui s’éclaire 6+6
         Double l’affreux signalqui doit nous séparer ! 6+6
5 Que fait-il ? Ah ! s’il dort,il rêve son amie ; 6+6
         Bercé dans mon image,il attend le réveil ! 6+6
         Comme l’onde paisible,il me croit endormie, 6+6
         Et son rêve abusésourit à mon sommeil. 6+6
         Emmenez-moi, ma sœur.Dans votre sein cachée, 6+6
10 Comme une pâle fleurde sa tige arrachée, 6+6
         Sauvez-moi de ces lieux.Dites : C’est sans retour ! 6+6
         Cet effort finirama vie ou mon amour. 6+6
         Emportez ma douleurloin de lui, loin du monde ; 6+6
         Loin de moi, s’il se peut,ma sœur, emportez-moi ! 6+6
15 Mais la nuit qui nous couvreest-elle assez profonde ? 6+6
         Oh ! non ; les flots, le cieltout me remplit d’effroi. 6+6
         Est-il temps de mourir ?Et lui, lui que j’adore, 6+6
         Ne puis-je, en le fuyant,vous le nommer encore ? 6+6
         Ne puis-je de sa voixappeler la douceur ? 6+6
20 Ne puis-je le revoir ?… Non ! Sauvez-moi, ma sœur. 6+6
         Mon mal est dans sa vue ;et lorsque j’y succombe, 6+6
         Mon mal doit vous toucher :ce n’est pas le remord. 6+6
         Cachez-moi dans vos bras,dans la nuit, dans la tombe 6+6
         Je demande à le fuir,je ne crains plus la mort. 6+6
25 Venez ! s’il descendaitsur la plage déserte, 6+6
         Un charme sur mes pasattirerait ses pas : 6+6
         Prête à me confierà la vague entr’ouverte, 6+6
         Je lui dirais adieuje ne partirais pas. 6+6
         Il sait tout. Ô ma sœur !il demandait mon âme ; 6+6
30 Nos regards se parlaientmalgré nous confondus. 6+6
         Tout baignés de tristesse,et de pleurs et de flamme, 6+6
         Dans ses regards si douxles miens se sont perdus. 6+6
         Et je fuis ! et des cieuxla pitié m’abandonne ! 6+6
         Je ne les verrai plus,ils étaient dans ses yeux. 6+6
35 Si tu voyais ses yeux !Oh ! l’ange qui pardonne 6+6
         Doit regarder ainsiquand il ouvre les cieux ! 6+6
         J’étais seule avec lui,j’écoutais son silence ; 6+6
         L’heure, une fois pour nous,perdit sa vigilance. 6+6
         Contre un penchant si vrai,si longtemps combattu, 6+6
40 Ma sœur, je n’avais plusd’appui que sa vertu. 6+6
         Pour arracher mon cœurà sa peine chérie 6+6
         Et distraire du sienla sombre rêverie, 6+6
         Je cherchais le secoursde ces accords puissants 6+6
         Qui de plus d’un orageavaient calmé ses sens. 6+6
45 J’essayais d’une mainfaible et mal assurée, 6+6
         Cet art consolateurd’une âme déchirée ; 6+6
         Je disputais son âmeà ses vagues désirs ; 6+6
         Je ramenais le tempsde nos plus doux loisirs ; 6+6
         Son sourire trompaitma crédule espérance, 6+6
50 Et j’unissais ainsila ruse à l’innocence. 6+6
         Dieu ! que je m’abusaisà ce calme trompeur ! 6+6
         Pour la première foisson regard me fit peur, 6+6
         De ma gté timideil détruisit les charmes, 6+6
         Et ma voix s’éteignitdans un torrent de larmes. 6+6
55 « Non ! dit-il, non, jamaistu n’as connu l’Amour ! » 6+6
         J’ai voulu me sauveril pleurait à son tour. 6+6
         J’ai senti fuir mon âmeeffrayée et tremblante : 6+6
         Ma sœur, elle est encorsur sa bouche brûlante. 6+6
         Sauvez-moi ! sauvez-moi !De lointaines clameurs 6+6
60 Appellent au rivageune barque tardive. 6+6
         De l’écho du rocherque la voix est plaintive ! 6+6
         Répondez-lui pour moi,je vous suivrai… je meurs. 6+6
mètre profil métrique : 6+6
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