DES_1/DES55
Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
ÉLÉGIES
L’IMPATIENCE
         Ne viens pas : non ! Punis ton injuste mtresse : 6+6
         Elle a maudit l’amour ; j’en suis tremblante encor ; 6+6
         Elle a maudit ses pleurs, ses tourments, son ivresse, 6+6
         Et sa révolte a pris l’essor. 8
5 Elle a dit : « J’ai perdu mes songes infidèles. 6+6
         Le temps ne marche plus ; la douleur n’a point d’ailes ; 6+6
         L’amour seul est rapide, ingrat, sans souvenir ; 6+6
         Il devance, il dévore, il détruit l’avenir : 6+6
         Je déteste l’amour. Je veux aimer la gloire : 6+6
10 Elle promet des biens ; je tâcherai d’y croire. 6+6
         Qu’elle endorme mes maux, si je n’en peux guérir. 6+6
         Quand on ne meurt pas toute, on craint moins de mourir. » 6+6
         Puis, elle a dit : « La gloire est un cercle dans l’onde. 6+6
         C’est l’écho de la vie ; il expire à son tour. 6+6
15 Eh ! que m’importera, dans une nuit profonde, 6+6
         Ce vain écho d’un jour ? 6
         Eh bien ! je hais la gloire et l’attente perdue, 6+6
         Et l’amour, et l’image à mon cœur suspendue, 6+6
         Je hais tout ! » Mais bientôt elle n’eut plus de voix 6+6
20 Que pour former ton nom, pour t’appeler cent fois ; 6+6
         Elle cherchait en vain sa colère exhalée. 6+6
         Oh ! la piquante abeille est moins vite envolée. 6+6
         En vain l’écho trom disait :« Je veux haïr. » 6+6
         Triste, elle a murmuré : « Ciel, qu’il tarde à venir ! » 6+6
25 Ne viens pas ! Que la nuit, sans presser sa paupière, 6+6
         Laisse battre son cœur dans la crainte et l’espoir. 6+6
         Qu’une journée encor l’accable tout entière, 6+6
         Sans la rendre à la vie, au bonheur de te voir ! 6+6
         Une journée… un siècle… auras-tu ce courage ? 6+6
30 Oui, l’homme est courageux. Tu dis qu’il est aimant ? 6+6
         Prouve-le ! Tu le sais, l’amour est un orage. 6+6
         Écris, d’un pur espoir rends-lui l’enchantement. 6+6
         Écrire !… et le temps vole ; il emporte la vie, 6+6
         Il s’enfuit escorté des heures et des jours. 6+6
35 Imite sa vitesse ; ô mon idole, accours ; 6+6
         Qu’il m’emporte avec toi, c’est tout ce que j’envie ! 6+6
         Oh ! Dieu ! si tu venais !… Viens, je veux te parler ; 6+6
         J’ai des secrets encor, j’en ai mille à t’apprendre ; 6+6
         Et les tiens, tous les tiens, viens me les révéler, 6+6
40 Viens m’en flatter, viens me les rendre ! 8
         Je dirai : Te voilà ! Je dirai… Mon bonheur 6+6
         Inventera des mots que ma tristesse ignore. 6+6
         Ne crains pas que j’en trouve un seul pour la douleur ; 6+6
         Mais ceux qui te plaisaient, je les sais tous encore. 6+6
45 Que de voix… que d’espoir ! Qui sont ceux que j’entends ? 6+6
         Les voici… Devant eux je demeure glacée ; 6+6
         Je ne les entends plus, je sens fuir ma pensée, 6+6
         Et je n’ai pas vu ceux qui m’ont parlé longtemps. 6+6
         Toi, tu ne viens jamais ! Qu’importe que je meure ? 6+6
50 Les minutes en vain volent autour de l’heure ; 6+6
         Et l’heure, en les comptant, fait tomber sans retour 6+6
         Les mois, les ans, la vie ! et sans toi, sans amour ! 6+6
mètre profils métriques : 6+6, 8
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