DES_1/DES60
Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
ÉLÉGIES
L’ACCABLEMENT
         Mes yeux rendus à la lumière, 8
         Mais fatigués de tant de pleurs, 8
         S’offensent des vives couleurs, 8
         Et baissent leur faible paupière. 8
5 Les voix n’ont plus leurs doux accents, 8
         Rien ne m’émeut, rien ne m’alarme. 8
         Ah ! si je n’ai plus une larme, 8
         C’est donc le bonheur que je sens ? 8
         Croyons-le. Puisque tout m’éclaire, 8
10 C’est le bonheur qui m’est rendu ; 8
         Puisque rien ne sait plus me plaire, 8
         C’est le bandeau que j’ai perdu. 8
         Je regarde à présent la vie 8
         Comme un lieu que j’avais quitté ; 8
15 Mais une erreur longtemps suivie 8
         Change jusqu’à la vérité. 8
         Vers sa belle image envolée 8
         Mon cœur ne retournera plus : 8
         Pour ramener l’onde écoulée, 8
20 Tous les efforts sont superflus. 8
         Mais pourquoi, lorsque le jour tombe, 8
         Semble-t-il isoler mon sort, 8
         Comme s’il passait sur la tombe 8
         De tous ceux qui m’aiment encor ? 8
25 Ah ! c’est que mon âme est changée, 8
         C’est que je suis faible au malheur ; 8
         C’est que j’ai bravé la douleur, 8
         Et que la douleur s’est vengée. 8
         C’est que des jeux le tendre essaim, 8
30 Déserte au cri de la souffrance, 8
         Que tout est froid sans l’espérance, 8
         Et qu’elle est morte dans mon sein. 8
         Et pour celui qui fit ma peine, 8
         Que ma voix ne sait plus nommer, 8
35 Dieu ! qu’il a mérité ma haine ! 8
         Que je voudrais ne plus l’aimer ! 8
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