DES_1/DES64
Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
ÉLÉGIES
À MA SŒUR
         Que veux-tu ? je l’aimais. | Lui seul savait me plaire ; 6+6
         Ses traits, sa voix, ses vœux | lui soumettaient mes vœux. 6+6
         Tendre comme l’amour, | terrible en sa colère 6+6
         (Plains-moi, connais-moi toute | à mes derniers aveux.) 6+6
5 Je l’aimais ! j’adorais | ce tourment de ma vie ; 6+6
         Ses jalouses erreurs | m’attendrissaient encor ; 6+6
         Il me faisait mourir, | et je disais : « J’ai tort. » 6+6
         À douter de moi-même | il m’avait asservie. 6+6
         Toi ! tu n’aurais pu voir | ses pleurs sans me haïr, 6+6
10 Sans pleurer avec lui | tu n’aurais pu l’entendre. 6+6
         Oui, j’ accusais mon cœur | que tu connais si tendre ; 6+6
         Oui, je disais : « J’ai tort » |, en me sentant mourir. 6+6
         Ainsi, l’humble roseau | tourmenté par l’orage, 6+6
         Sous un ciel menaçant | incline son courage, 6+6
15 Et se relève encor | d’un souffle ranimé : 6+6
         Je retrouvais la vie | en son regard calmé. 6+6
         Pas une plainte alors, | de sa voix consolante 6+6
         N’osait troubler l’accent | qui reprenait mon cœur ; 6+6
         Et comme lui soumise, | et ravie et tremblante, 6+6
20 De cet orage éteint | j’oubliais la rigueur. 6+6
         Quel doux saisissement, | Dieu ! quel muet délire, 6+6
         Quand son front se cachait | sur ce cœur éperdu, 6+6
         Qu’il demandait pardon, | qu’il m’était tout rendu, 6+6
         Que je sentais ses pleurs | mêlés à mon sourire ! 6+6
25 Je n’avais pas souffert, | il pleurait. Mais, ma sœur, 6+6
         Je ne parlerai plus | de ses torts, de ses larmes, 6+6
         Ses torts tant d’amour | répandait tant de charmes : 6+6
         Je n’ai plus qu’à subir | sa tranquille douceur. 6+6
         Sa douceur, l’inflexible ! | oh ! comme il m’a punie 6+6
30 De l’empire d’un jour, 6
         périt mon bonheur, | dont la paix fut bannie, 6+6
         Et qu’irrité de craindre | il détruit sans retour. 6+6
         Sans retour ! le crois-tu ? | dis-moi que je m’égare ; 6+6
         Dis qu’il veut m’éprouver, | mais qu’il n’est point barbare ; 6+6
35 Dis qu’il va revenir, | qu’il revient… Trompe-moi, 6+6
         Mais obtiens qu’il me trompe | à son tour comme toi. 6+6
         Va le lui demander, | va l’implorer… Demeure : 6+6
         L’orgueil est entre nous, | il glace, il est mortel. 6+6
         N’est-ce pas qu’il me fuit, | et qu’il faut que je meure ? 6+6
40 N’est-ce pas que je souffre, | et que l’homme est cruel ? 6+6
         Ne l’accuse jamais. | Songe que je l’adore, 6+6
         Puisque je vis encore : 6
         Avant qu’à le trahir | j’accoutume ma voix, 6+6
         Ma sœur, j’aurai parlé | pour la dernière fois. 6+6
45 Tout change, il a changé ; | d’ vient que j’en murmure ? 6+6
         Pourquoi ces pleurs amers | dont mon cœur est baigné ? 6+6
         Que l’amour a de pleurs | quand il est dédaigné ! 6+6
         Tout change, il a changé. | C’est là sa seule injure ; 6+6
         Et s’il fuit un bonheur | qui n’a pu le toucher, 6+6
50 Ce n’est pas à l’amour | à le lui reprocher. 6+6
         Tes yeux seuls pleins de moi, | s’il daigne un jour y lire, 6+6
         Lui diront mes adieux | que je n’osai lui dire. 6+6
         Ton nom comme un écho | lui parlera de moi ; 6+6
         Qu’il soit ton seul reproche | en ta douleur modeste ; 6+6
55 Ah ! je l’en défendrais | contre tous… contre toi, 6+6
         Du peu de force qui me reste. 8
         Imite mon silence ; | un stérile remord 6+6
         Ne ralluma jamais | une flamme épuisée ; 6+6
         En oubliant qu’il l’a causée, 8
60 Dans son étonnement | il pleurera ma mort. 6+6
         Ma sœur, j’ai vu la mort | à la triste lumière 6+6
         Qui passa tout à coup | dans le fond de mon cœur, 6+6
         Un soir qu’il m’observait, | roulant sous sa paupière 6+6
         Je ne sais quoi d’amer, | de sombre et de moqueur. 6+6
65 Oh ! que l’âme est troublée | à l’adieu d’un prestige ! 6+6
         L’épi touché du vent | tremble moins sur sa tige ; 6+6
         L’oiseau devant l’éclair | éprouve moins d’effroi : 6+6
         Je sentis qu’un malheur | tournait autour de moi. 6+6
         Pour la première fois, | dans sa cruelle adresse, 6+6
70 Jouant avec mon cœur | qu’il déchirait… hélas ! 6+6
         Il parlait de bonheur | sans parler de tendresse ; 6+6
         Il parlait d’avenir, | et ne me nommait pas ! 6+6
         Sa main, qui refusait | comme lui de m’entendre, 6+6
         S’éloigna de ma main ; 6
75 Ses yeux qui tant de fois | me priaient de l’attendre, 6+6
         Ne disaient plus : Demain ! 6
         Pâle, presque à genoux, | suppliante, craintive, 6+6
         J’ai dit… je n’ai rien dit, | mais on entend les pleurs ; 6+6
         Et ce morne silence | parlent les douleurs, 6+6
80 Ce cri prêt d’entr’ouvrir | le sein qui le captive, 6+6
         Tout en moi, tout parlait : | il n’a pas entendu ! 6+6
         C’en était fait, ma sœur. | De mes larmes suivie, 6+6
         Je repris la raison | sans reprendre la vie : 6+6
         J’écoutai… De ses pas | le bruit s’était perdu, 6+6
85 J’étais seule. Un enfant | qu’abandonne sa mère, 6+6
         Dont la voix s’est brisée | en une plainte amère, 6+6
         Qui l’attend immobile, | interdit, sans couleur, 6+6
         Trouve un aspect moins triste | à son premier malheur ; 6+6
         Un poids moins douloureux | étouffe la pensée, 6+6
90 Dans son âme oppressée ; 6
         Un fantôme moins noir | l’épouvante et l’atteint, 6+6
         Lorsqu’à ses yeux en pleurs | l’espoir… le jour s’éteint. 6+6
         Le voilà donc fini | mon court pèlerinage ! 6+6
         Ciel ! que le sien plus beau | soit ombragé de fleurs ; 6+6
95 Et, loin de le punir | de mes tendres malheurs, 6+6
         Qu’un suave laurier | couronne son bel âge 6+6
         Qui fait fuir dans son nid | cet oiseau palpitant ? 6+6
         De ma dernière nuit | c’est l’ombre avant-courrière ; 6+6
         Vois comme, en s’élevant | de la noire bruyère, 6+6
100 Aux fleurs de ma fenêtre | elle monte et s’étend : 6+6
         Embrasse-moi, ma sœur, | car son aile invisible 6+6
         M’a touchée et m’entrne | en un sommeil paisible. 6+6
         Ce rayon qui s’enfuit, | non, ce n’est plus le jour, 6+6
         Ce n’est plus le malheur, | non, ce n’est plus l’amour ; 6+6
105 C’est ma dernière nuit. | Déjà froide comme elle, 6+6
         Ma mémoire n’est plus | qu’un miroir infidèle. 6+6
         Oui, tout change, ma sœur, | tout s’efface, et je sens 6+6
         Que la paix ou la mort | a coulé dans mes sens. 6+6
mètre profils métriques : 8, 6+6, 6
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie