DES_2/DES206
Marceline Desbordes-Valmore
LES PLEURS
1830
RÉVÉLATION
         Vois-tu ! d’un cœur de femme | il faut avoir pitié ; 6+6
         Quelque chose d’enfant | s’y mêle à tous les âges ; 6+6
         Quand elles diraient non, | je dis oui. Les plus sages 6+6
         Ne peuvent sans transport | se prendre d’amitié : 6+6
5 Juge d’amour ! Ce mot | nous rappelle nos mères ; 6+6
         Le berceau balancé | dans leurs douces prières ; 6+6
         L’ange gardien qui veille | et plane autour de nous, 6+6
         Qu’une petite fille | écoute à deux genoux ; 6+6
         Dieu qui parle et se plt | dans une âme ingénue, 6+6
10 Que l’on a vu passer | avec l’errante nue, 6+6
         Dont on buvait l’haleine | au fond des jeunes fleurs, 6+6
         Qu’on regardait dans l’ombre | et qui séchait nos pleurs ; 6+6
         Et le pardon qui vint | un jour de pénitence, 6+6
         Dans un baiser furtif | redorer l’existence ! 6+6
15 Ce suave lointain | repart dans l’amour ; 6+6
         Il redonne à nos yeux | l’étonnement du jour ; 6+6
         Sous ses deux ailes d’or | qu’il abat sur notre âme, 6+6
         Des prismes mal éteints | il rallume la flamme ; 6+6
         Tout s’illumine encor | de lumière et d’encens ; 6+6
20 Et le rire d’alors | roule avec nos accents ! 6+6
         Des pompes de Noël | la native harmonie 6+6
         Verse encor sur l’hiver | sa grâce indéfinie. 6+6
         La cloche bondissante | avec sa grande voix, 6+6
         Bouge l’air en vibrant : | Noël ! comme autrefois ; 6+6
25 Et ce ciel qui s’emplit | d’accords et de louanges, 6+6
         C’est le Salutaris | et le souffle des anges, 6+6
         Et puis, comme une lampe | aux rayons blancs et doux, 6+6
         La lune, d’un feu pur | inondant sa carrière, 6+6
         Semble ouvrir sur le monde | une immense paupière, 6+6
30 Pour chercher son Dieu jeune, | égaré parmi nous. 6+6
         « Oh ! qu’elle soit heureuse | entre toutes les femmes ! » 6+6
         Dit une femme heureuse | et choisie à son tour, 6+6
         « Oh ! qu’elle règne aux cieux ! | J’ai mon ciel, j’ai l’amour ! 6+6
         Par lui, l’éternité | sauve toutes nos âmes ! » 6+6
35 La Pitié fend la nue, | et fait pleuvoir ses dons 6+6
         Sur l’indigent qui court | vers le divin baptême. 6+6
         Regarde ! son flambeau | repousse l’anathème ; 6+6
         Et son manteau qui s’ouvre | est chargé de pardons. 6+6
         Noël ! Noël ! l’enfant | lève sa tête blonde, 6+6
40 Car il sait qu’à minuit | les anges font la ronde. 6+6
         Quel bonheur de t’attendre | à travers ce bonheur, 6+6
         Dis ! d’attirer ta vie | à mon foyer rêveur ! 6+6
         Répands-y de tes yeux | la lumière chérie. 6+6
         Viens ! J’ai besoin d’entendre | et de baiser ta voix. 6+6
45 C’est avec ta voix que je prie, 8
         C’est avec tes yeux que je vois. 8
         Quand l’orgue exhale aux cieux | les soupirs de l’église, 6+6
         Ce qui se passe en moi, | viens ! que je te le dise ; 6+6
         Viens ! Et salut à toi, | culte enfant, pur trésor ! 6+6
50 Par toi, la neige brûle | et la nuit étincelle ; 6+6
         Par toi, la vie est riche ; | elle a chaud sous ton aile : 6+6
         Le reste est pour le pauvre, | et ce n’est qu’un peu d’or. 6+6
         Mon Dieu ! qu’il est facile | et doux d’être prodigue, 6+6
         Quand on vit d’avenir, | de prière, d’espoir, 6+6
55 Quand le monde fait peur, | quand la foule fatigue, 6+6
         Quand le cœur n’a qu’un cri : | Te voir, te voir, te voir ! 6+6
         Et quand le silence 5
         Adore à son tour, 5
         La foi qui s’élance 5
60 Aux cieux se balance 5
         Et pleure d’amour ! 5
         Vivre ! toujours vivre, 5
         D’un feu sans remord ! 5
         Nous sauver et suivre 5
65 Un Dieu qui se livre 5
         Pour tuer la mort ! 5
         Aimer ce que j’aime, 5
         Une éternité, 5
         Et dans ton baptême, 5
70 M’abreuver moi-même 5
         D’immortalité : 5
         Quelle immense voie ! 5
         Que d’ans, que de jours ! 5
         Viens, que je te voie ! 5
75 Je tremble de joie : 5
         Tu vivras toujours ! 5
         L’été, le monde ému | frémit comme une fête ; 6+6
         La terre en fleurs palpite | et parfume sa tête. 6+6
         Les cailloux plus cléments, | loin d’offenser nos pas, 6+6
80 Nous font un doux chemin ; | on vole, on dit tout bas : 6+6
         « Voyez ! tout m’obéit, | tout m’appartient, tout m’aime ! 6+6
         Que j’ai bien fait de ntre ! | Et Dieu, car c’est Dieu même, 6+6
         Est-il assez clément | de protéger nos jours, 6+6
         Sous une image ardente | à me suivre toujours ! » 6+6
85 Que de portraits de toi | j’ai vus dans les nuages ! 6+6
         Que j’ai dans tes bouquets | respiré de présages ! 6+6
         Que de fois j’ai senti, | par un nœud doux et fort, 6+6
         Ton âme s’enlacer | à l’entour de mon sort ! 6+6
         Quand tu me couronnais | d’une seconde vie, 6+6
90 Que de fois sur ton sein | je m’en allais ravie, 6+6
         Et reportée aux champs | que mon père habitait, 6+6
         Quand j’étais blonde et frêle | et que l’on me portait ! 6+6
         Que de fois dans tes yeux | j’ai reconnu ma mère ! 6+6
         Oui, toute femme aimée | a sa jeune chimère, 6+6
95 Sois-en sûr : elle prie, | elle chante, et c’est toi 6+6
         Qui gardais ces tableaux | longtemps voilés pour moi. 6+6
         Oui ! si quelque musique | à mon âme cachée 6+6
         Frappe sur mon sommeil | et m’inspire d’amour, 6+6
         C’est pour ta douce image | à ma vie attachée, 6+6
100 Caressante chaleur | sur mon sort épanchée, 6+6
         Comme sur un mur sombre | un sourire du jour. 6+6
         Mais par un mot changé | troubles-tu ma tendresse, 6+6
         Oh ! de quel paradis | tu fais tomber mon cœur ! 6+6
         D’une larme versée | au fond de mon ivresse, 6+6
105 Si tu savais le poids, | ému de ta rigueur, 6+6
         Penché sur mon regard | qui tremble et qui t’adore, 6+6
         Comme on baise les pleurs | dont l’enfant nous implore, 6+6
         À ton plus faible enfant | tu viendrais, et tout bas : 6+6
         « J’ai voulu t’éprouver, | grâce ! ne pleure pas… » 6+6
110 Parle-moi doucement ! | sans voix, parle à mon âme ; 6+6
         Le souffle appelle un souffle, | et la flamme une flamme. 6+6
         Entre deux cœurs charmés | il faut peu de discours, 6+6
         Comme à deux filets d’eau | peu de bruit dans leur cours. 6+6
         Ils vont ! les vents d’été | parfument leur voyage. 6+6
115 Altérés l’un de l’autre | et contents de frémir, 6+6
         Ce n’est que de bonheur | qu’on les entend gémir. 6+6
         Quand l’hiver les cimente | et fixe leur image, 6+6
         Ils dorment suspendus | sous le même pouvoir, 6+6
         Et si bien emmêlés | qu’ils ne font qu’un miroir. 6+6
120 On a si peu de temps | à s’aimer sur la terre ! 6+6
         Oh ! qu’il faut se hâter | de dépenser son cœur ! 6+6
         Grondé par le remords, | prends garde ! il est grondeur, 6+6
         L’un des deux, mon amour, | pleurera solitaire. 6+6
         Parle-moi doucement, | afin que dans la mort 6+6
125 Tu scelles nos adieux | d’un baiser sans remord, 6+6
         Et qu’en entrant aux cieux, | toi calme, moi légère, 6+6
         Nous soyons reconnus | pour amants de la terre. 6+6
         Que si l’ombre d’un mot | t’accusait devant moi, 6+6
         À Dieu, sans le tromper, | je réponde pour toi : 6+6
130 « Il m’a beaucoup aimée ! | Il a bu de mes larmes ; 6+6
         Son âme a regardé | dans toutes mes douleurs ; 6+6
         Il a dit qu’avec moi | l’exil aurait des charmes, 6+6
         La prison du soleil, | la vieillesse des fleurs ! » 6+6
         Et Dieu nous unira | d’éternité ; prends garde ! 6+6
135 Fais-moi belle de joie ! | et quand je te regarde, 6+6
         Regarde-moi ; jamais | ne rencontre ma main 6+6
         Sans la presser. Cruel ! | on peut mourir demain, 6+6
         Songe donc ! Crains surtout | qu’en moi-même enfermée, 6+6
         Ne me souvenant plus | que je fus trop aimée, 6+6
140 Je ne dise, pauvre âme, | oublieuse des cieux, 6+6
         Pleurant sous mes deux mains | et me cachant les yeux : 6+6
         « Dans tous mes souvenirs | je sens couler mes larmes ; 6+6
         Tout ce qui fit ma joie | enfermait mes douleurs ; 6+6
         Mes jeunes amitiés | sont empreintes des charmes 6+6
145 Et des parfums mourants | qui survivent aux fleurs. » 6+6
         Je dis cela, jalouse, | et je sens ma pensée 6+6
         Sortir en cris plaintifs | de mon âme oppressée. 6+6
         Quand tu ne réponds pas, | j’ai honte à tant d’amour, 6+6
         Je gronde mes sanglots, | je m’évite à mon tour, 6+6
150 Je m’en retourne à Dieu, | je lui demande un père, 6+6
         Je lui montre mon cœur | gonflé de ta colère, 6+6
         Je lui dis, ce qu’il sait, | que je suis son enfant, 6+6
         Que je veux espérer | et qu’on me le défend ! 6+6
         Ne me le défends plus ! | laisse brûler ma vie. 6+6
155 Si tu sais le doux mal | je suis asservie, 6+6
         Oh ! ne me dis jamais | qu’il faudra se guérir ; 6+6
         Qu'aimer use le cœur | et que tout doit mourir. 6+6
         Car tu me vois dans l’âme : | approche, tu peux lire ; 6+6
         Voilà notre secret ; | est-ce mal de le dire ? 6+6
160 Non ! rien ne meurt. Pieux | d’amour ou d’amitié, 6+6
         Vois-tu, d’un cœur de femme | il faut avoir pitié ! 6+6
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