DES_2/DES241
Marceline Desbordes-Valmore
LES PLEURS
1830
LA DERNIÈRE FLEUR
La vie m’est devenue ennuyeuse :
je m’abandonnerai aux plaintes,
et je m’entretiendrai dans l’amertume de mon cœur.
Daignez me considérer.
Considérez-vous vous-même, et voyez si je mens.
C’est pourquoi j’aime mieux expirer.
Job.
         Que ton cœur prenne ma défense. 8
         Passant, de mon dernier séjour ! 8
         Je mourus sans rendre une offense : 8
         Mon sort fut une longue enfance, 8
5 Et ma pensée un long amour ! 8
         Sur moi lentement éveillée, 8
         Femme, je n’ai pas fui mon sort ; 8
         Et sous mes larmes effeuillée, 8
         Dans mes doux sentiments raillée, 8
10 Je pleurais, et j’aimais encor ! 8
         Auprès de cette cendre éteinte 8
         Demeure un instant par pitié ! 8
         Sous l’urne tiède et sans empreinte, 8
         Que je rêve un moment la plainte 8
15 De l’amour ou de l’amitié. 8
         Car on dit que longtemps encore 8
         L’âme retourne au monument, 8
         Glissant du ciel à chaque aurore, 8
         Pour épier ce qu’elle adore… 8
20 Et que parfois c’est vainement ! 8
         Si l’attente, effroi de ma vie, 8
         Doit aussi tourmenter ma mort, 8
         Si pas un cœur ne m’a suivie, 8
         Parle-moi, toi ! je t’en supplie : 8
25 Dis mon nom et pleure mon sort. 8
         Bon passant ! si ta voix est tendre, 8
         Jamais je n’oublierai ta voix. 8
         Parle-moi ! guéris-moi d’attendre ; 8
         Dis mon nom : je croirai l’entendre 8
30 Comme on me l’a dit une fois ! 8
         Si tu vois une fleur sauvage 8
         Croître et trembler sur mon tombeau, 8
         Cueille à la mort son pâle hommage ; 8
         Emporte cette frêle image 8
35 D’un être plus aimant que beau. 8
         Prends-moi, sous ce fragile emblème, 8
         Comme un talisman pour tes jours ; 8
         S’il recèle un peu de moi-même, 8
         Cache-le sur un cœur qui t’aime ; 8
40 Et ce cœur t’aimera toujours ! 8
         Jamais une main qui sépare 8
         N’osera s’étendre entre vous ; 8
         L’amour ne sera plus avare ; 8
         Et si tout l’enfer ne t’égare, 8
45 Toi ! tu ne seras point jaloux ! 8
         J’ai porté bonheur sur la terre 8
         À ceux qui pleuraient devant moi : 8
         Une larme est un saint mystère. 8
         Va ! de ta pitié solitaire 8
50 Cette fleur m’acquitte envers toi ! 8
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