DES_2/DES244
Marceline Desbordes-Valmore
LES PLEURS
1830
À MONSIEUR A. DE L.
Quand je suis seul en voyage, et que sur ma
route, près d’un village, au carrefour d’un
bois, je rencontre une chapelle, une croix, une
madone, j’y dépose un bouquet, ou bien une
prière pour toi : je demande tout ce que tu
désires.
H. de Latouche.
         Nacelle abandonnée, 6
         Errante comme moi, 6
         Avec ta destinée 6
         Tu n’entraînes que toi : 6
5 Que t’importe l’orage, 6
         Libre jouet des vents ? 6
         Moi je crains le naufrage ; 6
         J’emporte mes enfants ! 6
         J’ai vu la voile sombre 6
10 Qui t’enlève du port ; 6
         Et j’ai pleuré de l’ombre 6
         Où s’enferme ton sort ; 6
         Mais aux vents déchirée, 6
         Elle s’égare en vain ; 6
15 Cette voile est sacrée, 6
         Et son but est divin ! 6
         Sur la route attristée 6
         Où s’envolaient mes jours, 6
         Par un charme arrêtée, 6
20 Je crus l’être toujours : 6
         Du sort la folle envie, 6
         Vers de lointaines mers 6
         Pousse encor de ma vie 6
         Les flots toujours amers ! 6
25 Doucement captivée 6
         Au bord d’un nid de fleurs, 6
         Sur ma jeune couvée 6
         J’ai ri de mes douleurs ; 6
         Et l’on trouvait des charmes 6
30 À mes chants d’autrefois ; 6
         Mais ma voix a des larmes, 6
         Et j’ai peur de ma voix ! 6
         Nacelle fugitive 6
         Échappée à ce bord, 6
35 Une immuable rive 6
         Doit nous rejoindre encor. 6
         Là, les voiles amies, 6
         Calmes dans leurs débris, 6
         Reposent endormies 6
40 Sous d’immortels abris ! 6
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