DES_2/DES246
Marceline Desbordes-Valmore
LES PLEURS
1830
LOUISE LABÉ
Tant que mes yeux pourront larmes espandre
À l’heur passé avec toy regretter ;
Et qu’aux sanglots et soupirs résister,
Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;
Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard lut, pour tes grâces chanter ;
Tant que l’esprit voudra se contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre ;
Je ne souhaitte encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentiray tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer sygne d’amante,
Priray la mort noircir mon plus cher jour.
Louise Labé
Quand vous lirez, ô dames lionnoises !
Les miens écrits pleins d’amoureuses noises ;
Quand mes regrets, ennuis, dépits et larmes,
M’orrez chanter en pitoyables carmes,
Ne veuillez point condamner ma simplesse,
Et jeune erreur de ma folle jeunesse,
Si c’est erreur !
         Quoi ! c’est là ton berceau,poétique Louise ! 6+6
         Mélodieux enfant,fait d’amour et d’amour, 6+6
         Et d’âme, et d’âme encore,et de mollesse exquise ; 6+6
         Quoi ! c’est là que ta viea pris l’air et le jour ! 6+6
5 Quoi ! les murs étouffantsde cette étroite rue 6+6
         Ont laissé, sans l’éteindre,éclore ta raison ? 6+6
         Quoi ! c’est là qu’a brilléta lampe disparue ? 6+6
         La jeune perle ainsicolore sa prison ! 6+6
         posais-tu tes piedsdélicats et sensibles, 6+6
10 Sur le sol irritéque j’effleure en tremblant ? 6+6
         Quel ange, aplanissantces sentiers impossibles, 6+6
         A soutenu ton volsur leur pavé brûlant ? 6+6
         Oh ! les cailloux aigusfont chanceler la grâce ; 6+6
         Ici l’enfance, lenteet craintive à souffrir, 6+6
15 Pour s’élancer aux fleurs,pour en chercher la trace, 6+6
         En sortant du berceau,n’apprend pas à courir. 6+6
         Paresseuse, elle marche ;et sa timide joie 6+6
         Ressemble au papillonsur l’épine arrêté, 6+6
         Son aile s'y déchireavant qu'il ne la voie, 6+6
20 À son instinct rôdeuril boude tout l’été. 6+6
         As-tu vu ce radeau,longue et mouvante rue, 6+6
         Qui s’enfuit sur le dosdu fleuve voyageur ? 6+6
         Osais-tu regarder,de mille ondes accrue, 6+6
         Cette onde qui surgitcomme un fléau vengeur ! 6+6
25 Non, ce n’est pas ainsique je rêvais ta cage, 6+6
         Fauvette à tête blonde,au chant libre et joyeux ; 6+6
         Je suspendais ton aileà quelque frais bocage, 6+6
         Plein d’encens et de jouraussi doux que tes yeux ! 6+6
         Et le Rhône en colère,et la Sne dormante, 6+6
30 N’avaient point baptisétes beaux jours tramés d’or ; 6+6
         Dans un cercle de feutourmentée et charmante, 6+6
         J’ai cru qu’avec des fleurstu décrivais ton sort, 6+6
         Et que ton aile au ventn’était point arrêtée 6+6
         Sous ces réseaux de feraux rigides couleurs ; 6+6
35 Et que tu respiraisla tristesse enchantée 6+6
         Que la paix du désertimprime aux jeunes fleurs ; 6+6
         Que tu livrais aux flotstes amoureuses larmes, 6+6
         Miroir pur et profondqu’interrogeaient tes charmes ; 6+6
         Et que tes vers émus,nés d’un frais souvenir, 6+6
40 S’en allaient sans effortschanter dans l’avenir ! 6+6
          Mais tu vivais d’une flamme 7
          Raillée en ce froid séjour ; 7
          Et tu pleurais de ton âme, 7
          Ô Salamandre d’amour ! 7
45  Quand sur les feuilles parlantes 7
          Que ton cœur sut embraser, 7
          Tu laisses dans un baiser 7
          Courir tes larmes brûlantes, 7
         Ô Louise ! on croit voirl’éphémère éternel 6+6
50 Filer dans les parfumssa soyeuse industrie ; 6+6
         Lorsque, tombé du ciel,son ardente patrie, 6+6
         Il en retient dans l’ombreun rayon paternel ; 6+6
         Fiévreux, loin du soleil,l’insecte se consume ; 6+6
         D’un fil d’or sur lui-mêmeourdissant la beauté, 6+6
55 Inapeu dans l’arbre le vent l’a jeté, 6+6
         Sous un linceul de feuson âme se rallume ! 6+6
         Oui ! ce sublime atomeest le rêve des arts ; 6+6
         Oui ! les arts dédaignésmeurent en chrysalides, 6+6
         Quand la douce chaleurde caressants regards 6+6
60 Fait pousser par degrésleurs ailes invalides. 6+6
         Telle, étonnée et tristeau bord de son réveil, 6+6
         Quelque jeune Louise,ignorant sa couronne, 6+6
         N’ose encor révélerà l’air qui l’environne 6+6
         Qu’une âme chante et pleureautour de son sommeil. 6+6
65 Car tu l’as dit : longtempsun silence invincible, 6+6
         Étendu sur ta voixqui s’éveillait sensible, 6+6
         Fit mourir dans ton seindes accents tout amour, 6+6
         Que tu tremblais d’entendreet de livrer au jour. 6+6
         Mais l’amour ! oh ! l’amourse venge d’être esclave. 6+6
70 Fièvre des jeunes cœurs,orage des beaux jours, 6+6
         Qui consume la vieet la promet toujours, 6+6
         Indompté sous les nœudsqui lui servent d’entrave, 6+6
         Oh ! l’invisible amourcircule dans les airs, 6+6
         Dans les flots, dans les fleurs,dans les songes de l’âme, 6+6
75 Dans le jour qui languittrop chargé de sa flamme, 6+6
          Et dans les nocturnes concerts ! 8
         Et tu chantas l’amour !ce fut ta destinée ; 6+6
         Belle ! et femme ! et naïve,et du monde étonnée, 6+6
         De la foule qui passeévitant la faveur, 6+6
80 Inclinant sur ton fleuveun front tendre et rêveur, 6+6
         Louise ! tu chantas.À peine de l’enfance 6+6
         Ta jeunesse hâtiveeut perdu les liens, 6+6
         L’amour te prit sans peur,sans débats, sans défense ; 6+6
         Il fit tes jours, tes nuits,tes tourments et tes biens ! 6+6
85 Et toujours par ta chneau rivage attachée, 6+6
         Comme une nymphe tristeau milieu des roseaux, 6+6
          Des roseaux à demi cachée, 8
         Louise ! tu chantasdans les fleurs et les eaux. 6+6
         De cette cité sourde,oh ! que l’âme est changée ! 6+6
90 Autrefois tu charmaisl’oreille des pasteurs ; 6+6
         Autrefois, en passant,d’humbles navigateurs 6+6
         Suspendaient à ta voixla rame négligée, 6+6
         Et recueillant dans l’airton rire harmonieux, 6+6
         Comme un écho fuyanton les entendait rire ; 6+6
95  Car sous tes doigts ingénieux, 8
         Le luth ému disaittout ce qu’il voulait dire ! 6+6
         Tout ce que tu voyaisde beau dans l’univers, 6+6
         N’est-ce pas comme au fondde quelque glace pure, 6+6
         Coulait dans ta mémoireet s’y gravait en vers ? 6+6
100 Oui ! l’âme poétiqueest une chambre obscure 6+6
         s’enferme le mondeet ses aspects divers ! 6+6
mètre profils métriques : 7, 6+6, 8
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