DES_2/DES255
Marceline Desbordes-Valmore
LES PLEURS
1830
LE RETOUR DU MARIN
Pour qui s’épuise à travailler
La mort est un doux oreiller.
de Béranger.
         — « Petits enfants, vos jeunes yeux, 8
         Entre l’eau qui gronde et les cieux, 8
         Ont-ils vu blanchir une voile ? 8
         Celle dont j’ai filé la toile, 8
5 Si mon rêve dit l’avenir, 8
         Avant l’hiver doit revenir. » 8
         — « Oui ! tantôt sur la roche nue, 8
         En regardant l’errante nue, 8
         Nous avons vu là-bas, là-bas, 8
10 Rouler une voile sans mâts. » 8
         — « Enfants des pauvres matelots, 8
         Dont les pères sont sur les flots, 8
         Votre voix peut percer l’orage : 8
         Criez de tout votre courage ! 8
15 Dans l’éclair aux sombres couleurs, 8
         Voit-on flotter nos trois couleurs ? » 8
         — « Non ! du haut de la roche nue, 8
         Quand l’éclair déchire la nue, 8
         Sur ce pont qui flotte vers nous 8
20 On ne voit qu’un homme à genoux. » 8
         — « C’est lui ! Fidèle et courageux, 8
         Au fond de mon rêve orageux, 8
         Cette nuit je l’ai vu paraître : 8
         Descendez pour le reconnaître ! 8
25 Moi j’ai tant pleuré que mes yeux 8
         Ne verront plus Jame qu’aux cieux ! » 8
         — « Quoi ! la foudre en crevant la nue, 8
         L’a jeté sur la roche nue : 8
         S’il n’a pas cessé de souffrir, 8
30 Descendons l’aider à mourir. » 8
         Et les enfants des matelots 8
         Retirèrent Jame des flots. 8
         C’était Jame ! et la fiancée 8
         Vint toucher, à sa main glacée, 8
35 Son doux lien, son anneau d’or ; 8
         Car Jame le portait encor ! 8
         Qu’ils sont bien sous la roche nue, 8
         À l’abri de l’errante nue, 8
         Oublieux de leurs mauvais jours, 8
40 Morts… et mariés pour toujours ! 8
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