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Marceline Desbordes-Valmore
LES PLEURS
1830
AUX PETITS ENFANTS
LE PETIT RIEUR
Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour
œil, dent pour dent. Bienheureux ceux qui pleurent parce qu’ils
seront consolés !
Évangile.
         « Laissez entrer ce chien qui soupire à la porte ; 12
         Je souffre quand j’entends souffrir autour de moi : 12
         Fût-il aveugle et vieux, il pleure, qu’on l’apporte, 12
         Mon feu lui sera doux… Quoi ! petit Paul, c’est toi ? » 12
5 C’était le petit Paul. Sous un brouillard d’automne, 12
         Pensif et tout mouillé depuis un long moment, 12
         Sans l’ouvrir, à la porte il grattait doucement. 12
         Pourquoi n’entrait-il pas ? On l’entoure, on s’étonne. 12
         Il entre. Il reste là sans avoir dit : Bonsoir, 12
10 Bonsoir, petite mère ! et sans oser s’asseoir. 12
         Mais Paul tenait en vain sa paupière baissée ; 12
         Les mères ont des yeux qui percent la pensée. 12
         « De l’école avant l’heure on vous a fait sortir ; 12
         Pourquoi ? Ne mentez pas.
         — Je ne sais plus mentir,
         Mère ! pour presque rien.
15 — Presque dit quelque chose :
         Votre maître est si bon qu’il ne fait rien sans cause. 12
         — On ne peut jamais rire, et c’est bien malheureux ! 12
         Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre. 12
         — Vous avez donc ri, Paul ?
         — Oui, mère, sous mon livre.
         — Qui vous rendait si gai ?
20 — Christophe. Il est affreux,
         Christophe ! Il a l’œil trouble et la tête enfoncée. 12
         Ses bras vont jusqu’à terre, et sa jambe est torsée, 12
         Comme cela !
         — C’est triste.
         — Oui si je l’avais su ;
         Mais je n’avais jamais vu d’écolier bossu ; 12
25 J’ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde, 12
         Comme Ésope à mon livre.
         — Ésope fut enfant,
         Et sa mère pleura. Pitié douce et profonde, 12
         La laideur s’embellit quand ta voix la défend. 12
         L’homme apporte des maux dont rien ne le console ! 12
30 — Mais Christophe, ma mère, est un rude garçon ; 12
         Ce n’est qu’un paysan, le dernier dans l’école. 12
         Et comme on riait trop pour suivre la leçon, 12
         J’ai dit : Ésope ! Ésope ! en regardant Christophe ; 12
         Et j’ai fait le portrait du crochu philosophe : 12
35 Voyez ! messieurs, voyez le divin animal ! 12
         — Et que disait Christophe ?
         — Il détournait la vue ;
         Il cachait dans ses mains sa rougeur imprévue, 12
         Et je crois qu’il pleurait.
         — Tais-toi ! tu me fais mal.
         Il pleurait !… Ô railleurs, que vous êtes à craindre ! 12
40 Un être a donc souffert, et souffert sans se plaindre. 12
         Tout ce qui pleure est beau. Je l’aime en ce moment ; 12
         Oui, j’aime mieux Christophe et sa jambe tournée, 12
         Que ta langue épineuse à blesser destinée ; 12
         Je l’embrasse de l’âme et je le vois charmant. 12
45 Viens, que je te corrige. Écoute-moi : tu m’aimes ? 12
         — Oh oui !
         — Souvent nos dards retombent sur nous-mêmes
         Regarde-moi longtemps : et que ton avenir 12
         S’épure d’un amer et tendre souvenir ; 12
         Comment me trouves-tu ?
         — Belle comme une mère !
50 Ô ma mère ! vos traits ont la douceur du ciel. 12
         La vierge des enfants, que l’on prie à Noël, 12
         Est comme vous tendre et sévère ; 8
         Oui, vous lui ressemblez. J’y pense en vous voyant, 12
         Et c’est vous que je vois, ma mère, en la priant ! 12
55 À l’église une fois vous êtes apparue, 12
         Et la foule indigente en joie est accourue ; 12
         Vos habits étaient gais ; vous étiez blanche ; et moi 12
         Je disais : C’est ma mère ! et l’on disait : « Hé ! quoi ! 12
         C’est sa mère ! » Ah ! maman ! quel bonheur !
         — Je t’écoute,
60 Et je plains ton doux rêve ; il me touche. Il m’en coûte 12
         D’attrister le miroir attaché sur ton cœur, 12
         Où tu me trouves belle, où je me vois aimée ; 12
         Mais, regarde, et gémis d’être un enfant moqueur : 12
         Je suis laide.
         — Ma mère !…
         — Enfant ! Je vous afflige ?
65 Je vous ôte un bandeau. Je suis laide, vous dis-je ; 12
         Un jour, un petit Paul aussi rira de moi. 12
         — Je le tuerai, ma mère ! oh ! quand il serait roi. 12
         Dieu ! rire de ma mère !
         — Et l’enfant qu’elle adore,
         L’enfant que son malheur lui rend plus sien encore, 12
70 Penses-tu qu’une mère, au fond de ses douleurs, 12
         Ne se lèvera pas pour revenger ses pleurs ? 12
         Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes, 12
         Lançant ton rire ingrat sur l’objet de ses larmes, 12
         Prends garde ! si ta langue allait faire mourir ! 12
75 Dieu dit : « Tu souffriras ce que tu fais souffrir. » 12
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