DES_4/DES385
Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES INÉDITES
1860
FAMILLE
LE PUITS DE NOTRE DAME À DOUAI
         Vieux puits emmantelé de mousse et de gazons, 12
         Flot caché qui lavais le rang de nos maisons, 12
         Centre d’égalité pour tout le voisinage, 12
         Innocent cabaret du vieux et du jeune âge 12
5 Par le riche et le pauvre envahi chaques jours 12
         Je te salue, ô toi qui te donnes toujours ! 12
         Dieu n’aura pas permis que l’on séchât ta source. 12
         Et les enfants nouveaux y dirigent leur course, 12
         Et les femmes encore y vont entretenir 12
10 Leurs bonheurs d’autrefois qui font mon souvenir. 12
         Car au soleil couchant, du fond de leurs familles, 12
         Glissaient au rendez-vous les plus petites filles. 12
         Pareilles aux ramiers que l’on se plaît à voir 12
         S’abattre et s’étaler au bord d’un abreuvoir, 12
15 Dans le gravier qui brille imbiber leur plumage 12
         Et roucouler entre eux leur bonheur sans nuage. 12
         De même, retenant les cris clairs et charmants, 12
         On se reconnaissait par des chuchotements, 12
         — (J’en étais ! ) — soulevant jusqu’au flot sédentaire 12
20 Tous nos fronts ravivés de moiteur salutaire ; 12
         Et là se ranimaient les agneaux languissants 12
         Trop serrés tout le jour dans nos bras caressants. 12
         Quel calme ! Quel espace ! Et quel mouvant silence ! 12
         Ne songeant plus si l’heure au clocher se balance, 12
25 Ni si, dans l’univers, d’autres enfants bénis 12
         Sont rentrés au bercail et les ramiers aux nids. 12
         Un liseur de légende ayant vu parmi l’ombre 12
         Nos blonds essaims tourner alentour de l’eau sombre, 12
         En eut fait des ondins à demi-réveillés. 12
30 Dansant la bouche close et les cheveux mouillés. 12
         Et quand vient me chercher le rêve aux longues ailes 12
         Vers ces enfants… depuis changés en demoiselles. 12
         Je descends haletante à ses chastes lueurs. 12
         Mais plusieurs sont absents et leurs noms sous des fleurs. 12
35 Je ne retrouve plus Albertine envolée, 12
         Ni mes sœurs, toutes trois dans une autre vallée. 12
         Je sais qu’elles sont bien, mais le rêve éperdu 12
         Me ramène plus triste. Il ne m’a rien rendu. 12
         Que dis-je ? Il m’a donné de replonger mon âme 12
40 Dans cette eau jaillissant aux pieds de Notre-Dame, 12
         Et d’aller librement, humblement me rasseoir 12
         Sur les bancs consacrés aux prières du soir. 12
         Beau rêve ! Il m’a permis de reposer ma tête, 12
         Non comme l’hôte heureux et comblé de la fête, 12
45 Mais comme le banni fatigué de gémir 12
         Cherchant de l’ombre à part afin d’oser dormir. 12
ENVOYÉ À LA BIEN-AIMÉE
qui avait voulu voir le pays de sa mère
         Toi, ne passe jamais à l’angle de la rue 12
         Où notre église encor n’est pas toute apparue, 12
         Sans l’arrêter au bruit qui filtre sous tes pas 12
50 Pour écouler un peu ce qu’il chante tout bas. 12
         Il chante le passé, car il a vu nos pères ; 12
         Il a la même voix que dans les temps prospères. 12
         Livre tes longs cheveux au ruisselant miroir, 12
         Et regarde longtemps ce que j’y voudrais voir : 12
55 Ton visage étoilé dans les cercles humides 12
         Parsemant leurs clartés de sourires limpides, 12
         Et les multipliant au fond du puits songeur 12
         Pour y porter le jour comme ils font dans mon cœur ! 12
         Alors qu’il soit béni le salubre nuage 12
60 Ayant de tous les tiens miré l’errante image ! 12
         Monte sur la margelle et bois à ton plein gré 12
         Son haleine qui manque à mon sang altéré. 12
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