DES_4/DES388
Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES INÉDITES
1860
FAMILLE
LAISSE-NOUS PLEURER
         Toi qui ris de nos cœursprompts à se déchirer, 6+6
         Rends-nous notre ignoranceou laisse-nous pleurer ! 6+6
         Promets-nous à jamaisle soleil, la nuit même, 6+6
         Oui, la nuit à jamais,promets-la-moi, je l’aime ! 6+6
5 Avec ses astres blancs,ses flambeaux, ses sommeils, 6+6
         Son rêve errant toujourset toujours ses réveils ! 6+6
         Et toujours, pour calmerla brûlante insomnie, 6+6
         D’un monde rien ne meurtl’éternelle harmonie ! 6+6
         Ce monde était le mienquand, les ailes aux vents, 6+6
10 Mon âme encore oiseaurasait les jours mouvants ; 6+6
         Quand je mordais aux fruitsque ma sœur, chère née, 6+6
         Cueillait à l’arbre entierde notre destinée. 6+6
         Puis, en nous regardantjusqu’au fond de nos yeux 6+6
         Nous éclations d’un rireà faire ouvrir les cieux. 6+6
15 Car nous ne savions rien.Plus agiles que l’onde, 6+6
         Nos âmes s’en allaientchanter autour du monde, 6+6
         Lorsqu’avec moi, promiseaux profondes amours. 6+6
         Nous n’épelions partoutqu’un mot : « toujours ! toujours ! » 6+6
         Philosophe distrait,amant des théories, 6+6
20 Qui n’ôtes ton chapeauqu’aux madones fleuries, 6+6
         Quand tu diras toujoursque vivre, c’est penser. 6+6
         Qu’il faut que l’oiseau chanteet qu’il nous faut danser. 6+6
         Et qu’alors qu’on est femmeil faut porter des roses. 6+6
         Tu ne changeras pasle cours amer des choses. 6+6
25 Pourquoi donc nous chercher,nous qui ne dansons pas ? 6+6
         Pourquoi nous écouter,nous qui parlons tout bas ? 6+6
         Nous n’allons point usantnos yeux au même livre ; 6+6
         Le mien se lit dans l'ombre Dieu m’apprend à vivre. 6+6
         Toi, qui ris de nos cœursprompts à se déchirer, 6+6
30 Rends-nous notre ignoranceou laisse-nous pleurer. 6+6
         Vois, si tu n’as pas vu,la plus petite fille 6+6
         S’éprendre des soucisd’une jeune famille, 6+6
         Éclore à la douleurpar le pressentiment, 6+6
         Pâlir pour sa poupéeheurtée imprudemment, 6+6
35 Prier Dieu, puis sourireen beant son idole 6+6
         Qu’elle croit endormieau son de sa parole. 6+6
         Fière du vague instinctde sa fécondité. 6+6
         Elle couve une autre âmeà l’immortalité. 6+6
         Laisse-lui ses berceaux :ta raillerie amère 6+6
40 Éteindrait son enfant…tu vois bien qu’elle est mère. 6+6
         À la mère du moinslaisse les beaux enfants, 6+6
         Ingrats, si Dieu le veut,mais à jamais vivants ! 6+6
         Sinon, de quoi ris-tu ?Va, j’ai le droit des larmes ; 6+6
         Va, sur les flancs brisésne porte pas tes armes. 6+6
45 Toi qui ris de nos cœursprompts à se déchirer. 6+6
         Rends-nous notre innocenceou laisse-nous pleurer ! 6+6
mètre profil métrique : 6+6
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