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Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES INÉDITES
1860
FAMILLE
LAISSE-NOUS PLEURER
         Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer, 6+6 a
         Rends-nous notre ignorance ou laisse-nous pleurer ! 6+6 a
         Promets-nous à jamais le soleil, la nuit même, 6+6 b
         Oui, la nuit à jamais, promets-la-moi, je l’aime ! 6+6 b
5 Avec ses astres blancs, ses flambeaux, ses sommeils, 6+6 a
         Son rêve errant toujours et toujours ses réveils ! 6+6 a
         Et toujours, pour calmer la brûlante insomnie, 6+6 b
         D’un monde où rien ne meurt l’éternelle harmonie ! 6+6 b
         Ce monde était le mien quand, les ailes aux vents, 6+6 a
10 Mon âme encore oiseau rasait les jours mouvants ; 6+6 a
         Quand je mordais aux fruits que ma sœur, chère aînée, 6+6 b
         Cueillait à l’arbre entier de notre destinée. 6+6 b
         Puis, en nous regardant jusqu’au fond de nos yeux 6+6 a
         Nous éclations d’un rire à faire ouvrir les cieux. 6+6 a
15 Car nous ne savions rien. Plus agiles que l’onde, 6+6 b
         Nos âmes s’en allaient chanter autour du monde, 6+6 b
         Lorsqu’avec moi, promise aux profondes amours. 6+6 a
         Nous n’épelions partout qu’un mot : « toujours ! toujours ! » 6+6 a
         Philosophe distrait, amant des théories, 6+6 b
20 Qui n’ôtes ton chapeau qu’aux madones fleuries, 6+6 b
         Quand tu diras toujours que vivre, c’est penser. 6+6 a
         Qu’il faut que l’oiseau chante et qu’il nous faut danser. 6+6 a
         Et qu’alors qu’on est femme il faut porter des roses. 6+6 b
         Tu ne changeras pas le cours amer des choses. 6+6 b
25 Pourquoi donc nous chercher, nous qui ne dansons pas ? 6+6 a
         Pourquoi nous écouter, nous qui parlons tout bas ? 6+6 a
         Nous n’allons point usant nos yeux au même livre ; 6+6 b
         Le mien se lit dans l'ombre où Dieu m’apprend à vivre. 6+6 b
         Toi, qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer, 6+6 a
30 Rends-nous notre ignorance ou laisse-nous pleurer. 6+6 a
         Vois, si tu n’as pas vu, la plus petite fille 6+6 b
         S’éprendre des soucis d’une jeune famille, 6+6 b
         Éclore à la douleur par le pressentiment, 6+6 a
         Pâlir pour sa poupée heurtée imprudemment, 6+6 a
35 Prier Dieu, puis sourire en berçant son idole 6+6 b
         Qu’elle croit endormie au son de sa parole. 6+6 b
         Fière du vague instinct de sa fécondité. 6+6 a
         Elle couve une autre âme à l’immortalité. 6+6 a
         Laisse-lui ses berceaux : ta raillerie amère 6+6 b
40 Éteindrait son enfant… tu vois bien qu’elle est mère. 6+6 b
         À la mère du moins laisse les beaux enfants, 6+6 a
         Ingrats, si Dieu le veut, mais à jamais vivants ! 6+6 a
         Sinon, de quoi ris-tu ? Va, j’ai le droit des larmes ; 6+6 b
         Va, sur les flancs brisés ne porte pas tes armes. 6+6 b
45 Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer. 6+6 a
         Rends-nous notre innocence ou laisse-nous pleurer ! 6+6 a
mètre profil métrique : 6+6
forme globale type : distiques
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