DES_4/DES430
Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES INÉDITES
1860
ENFANTS ET JEUNES FILLES
LE FANEUR ET L’ENFANT
Le faneur
         Eh ! pourquoi pleures-tu ? la colombe était vieille. 12
L’enfant
         Vieille !
Le faneur
         Elle allait perdant les ailes et les yeux ;
         Elle ne trouvait plus son chemin vers les cieux, 12
         Ni le froment de sa corbeille. 8
5 Il fallait la porter dans l’arbre au grand soleil, 12
         Lui puiser l’eau du jour, la nourrir graine à graine ; 12
         Elle avait toujours froid et se traînait à peine 12
         De l’hiver à l’été vermeil. 8
L’enfant,
         Ma colombe !…
Le faneur
         Ah ! ma foi, ta colombe est guérie.
10 Elle nous rendait sourds à force de gémir. 12
         Elle avait fait son temps. Toi, tu pourras dormir. 12
         Ou gambader par la prairie. 8
         Va courir, va ! Sèche tes pleurs ! 8
L’enfant
         Hier elle essayait de me tendre les ailes. 12
Le faneur
15 Hier n’est plus. L’air bleu fourmille d’étincelles, 12
         Et les buissons sentent les fleurs. 8
L’enfant
         Le monde est tout changé !
Le faneur
         Le monde va de même ;
         Pourquoi ne prends-tu pas ce qu’il met devant toi ? 12
         Pourquoi lui demander ce qu’il n’a plus ? Pourquoi 12
         Pleurer un vieil oiseau !
L’enfant
20 Je l’aime.
Le faneur
         Viens en chercher un autre ; il en pleut dans les blés. 12
         On marche sur des nids, puis on en trouve encore. 12
         Dieu le veut : des oiseaux sont toujours près d’éclore 12
         Quand les oiseaux sont envolés. 8
         Viens voir dans les sillons !…
L’enfant
25 Non, j’attends ma colombe.
         Ma colombe viendra tous les soirs, tous les jours. 12
         Elle était ma colombe, et je la veux toujours ! 12
         Vois-tu ce tas de fleurs ? c’est sa petite tombe ; 12
         J’y reste.
Le faneur
         Pourquoi faire ?
L’enfant
         Oh ! pour la voir venir !
30 Faneur, ne sais-tu pas que rien ne doit mourir ? 12
Le faneur
         Ce serait beau, mais quoi !…
L’enfant
         Sois en sûr ! c’est mon père
         Qui me dit de le croire et qui veut que j’espère. 12
Le faneur
         J’en vois voler vers nous…
L’enfant
         Adieu, faneur, adieu.
Le faneur
         Tu ne veux pas les prendre ?
L’enfant (qui s’en va)
         Ô ma colombe ! ô Dieu !
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie