DLR_3/DLR277
Lucie Delarue-Mardrus
HORIZONS
1905
LE LONG DES JARDINS ET DE L'EAU
VIEUX
         De pitié, je pourrais pleurer dans l'oreiller, 12
         Certains soirs, quand je pense aux faces apparues, 12
         Des vieilles et des vieux rencontrés par les rues, 12
         Et dont le souvenir me force de veiller. 12
5 Sur un trottoir, je croise un petit pas perplexe : 12
         Pour encore un peu vivre on fait un grand effort ; 12
         Homme ou femme, on n'a plus de couleur ni de sexe, 12
         Et, tous, on a déjà pris sa tète de mort. 12
         Rien que ces lâches yeux qui larmoient de vieillesse 12
10 Comme ne pouvant plus retenir le chagrin 12
         D'avoir déjà perdu la vie et sa liesse, 12
         — Quelle douleur, malgré cet air souvent serein ! 12
         Mes vieux !… Je ne ris point devant leurs pauvres lippes. 12
         Devant leurs mouvements menus et rigolos ; 12
15 Car leur bouche a gardé la forme des sanglots, 12
         Et c'est encor quelqu'un que ce paquet de nippes. 12
         Je ne ris point. Je sais que, comme eux, haletants, 12
         Tâchant de redresser ce qu'attire la terre, 12
         Un jour nous marcherons vers le proche mystère, 12
20 — S'il nous est accordé de vivre très longtemps. 12
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