DLR_3/DLR278
Lucie Delarue-Mardrus
HORIZONS
1905
LE LONG DES JARDINS ET DE L'EAU
QUAIS
         Le long du fleuve étreint de pierre et de ciment 12
         Où quelque long reflet plonge et doucement file, 12
         Nous t'aimons et nous t'admirons sauvagement, 12
         Vie obscure, muette et dure de la Ville ! 12
5 Quand nous les regardons en loques sans couleur 12
         Sur ce fond glacial et mouvant de la Seine, 12
         Tes hommes sont blafards de plâtre et de pâleur 12
         Ou sont noirs de charbon, de révolte et de peine. 12
         Une âme unique meut toutes leurs tristes peaux ; 12
10 Leur geste abat toujours l'éternelle besogne 12
         De ceux-là qui n'auront de joie et de repos 12
         Qu'en la fugace horreur d'un dimanche d'ivrogne. 12
         Leurs yeux brûlent de vie ardue et d'àpreté, 12
         Et la misère humaine est en eux qui les mange… 12
15 — Pourtant ! Pourtant ! Nos bras s'ouvraient à la beauté 12
         Et nous avons voulu de prodigieux Ganges ! 12
         Nous avons espéré des châteaux de bonheur ! 12
         Nous avons appelé des foules exultantes ! 12
         Nous avons trépigné de délire et d'attente 12
20 Et peuplé les tournants des désirs de nos cœurs ! 12
         Et maintenant !… les bras retombés et sans proie, 12
         Fixes, nous contemplons votre labeur amer, 12
         Vous l'âme désolée et la sinistre chair 12
         Du pauvre, vous, réponse à nos espoirs de joie… 12
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