DLR_3/DLR288
Lucie Delarue-Mardrus
HORIZONS
1905
LE SONGE D'UN SOIR ROUGE
LE SONGE D'UN SOIR ROUGE
A Armande de Polignac-Chabannes.
         Si le soleil pesantse couche quelque part 6+6
         A travers des pins droitsqui pleurent leur résine, 6+6
         Moi, ce soir, je ne voisqu'à travers des usines 6+6
         S'allumer le brandonde ce rouge départ. 6+6
5 J'ai rencontré, tombédans l'herbe sèche et dure 6+6
         Des talus de Paris,un homme pâle et mol 6+6
         Écartelé par unsommeil au vitriol, 6−6
         Qu'auréolait de noirune casquette obscure. 6+6
         Il dormait. Ce couchantétait autour de lui 6+6
10 Comme la mer de sangde quelque coup de lance 6+6
         A son côte ; des brasen croix la Souvenance 6+6
         Montait. Et sur la villeil faisait déjà nuit. 6+6
         Ecce Homo !… Sur sonsommeil, la pourpre brève 6−6
         De l'heure déploierason émerveillement. 6+6
15 Il verra l'incendieet le sang de son rêve, 6+6
         Et ce serala véritépour un moment. 4+4+4
         Car le leurre anciens'est tu faute d'apôtres 6+6
         Et nulle douce voixn'apaise plus les cris. 6+6
         On avait dit : « Il fauts'aimer les uns les autres. » 6+6
20 Mais cela n'a pas pris…Mais cela n'a pas pris !… 6+6
         Les ongles et les dentsont repoussé sans peine. 6+6
         Il est temps de manger,pauvres gens ! Mangez-nous 6+6
         Réveille-toi ! Debout,homme en croix, Christ de haine 6+6
         Il est temps de trnerle monde à tes genoux. 6+6
25 Les Révolutionsfermentent dans la cuve ; 6+6
         Chaque porte ferméeattend l'effort des poings. 6+6
         Le vent du soir apporteun pathétique effluve : 6+6
         Débordant l'horizon,Paris déferle au loin. 6+6
         Que les soifs et les faimscourent à la curée ! 6+6
30 Cette nuit est la nuitdu grand leurre du sang ! 6+6
         Les pavés qu'on oublieattendent la marée 6+6
         Écarlate, pour boireau flot envahissant. 6+6
         La ville folle veutqu'on la viole et cerne, 6+6
         Elle se plt au bruitdes grincements de dents. 6+6
35 Anarchie ! Anarchie !… — Une poussée interne 6+6
         Nous gonfle ; et, sans parler,nous rions en dedans. 6+6
         Rire de l'ironieintime, rire immense : 6+6
         Les Révolutions ?… C'est nous qui les ferons ! 6+6
         Elles vont se heurter tout meurt et commence, 6+6
40 Dans notre esprit, parmila ville de nos fronts. 6+6
         Elles triompherontà jamais dans nos songes. 6+6
         Nous, nous rêvons ; vous, vousvivez. Double chemin 6−6
         La vie est pauvre ; sonbutin n'est qu'un mensonge. 6−6
         Le rêve seul est richeet tient tout dans ses mains. 6+6
45 Le rêve est seul vainqueurde toutes les batailles. 6+6
         Il est le Contre, il estle Pour, le Tout-Puissant. 6+6
         Pour vous, vous lutterezles pieds dans vos entrailles 6+6
         Jusqu'au jour revenude cuver tout le sang ; 6+6
         Jusqu'au jour l'on tombeécartelé dans l'herbe 6+6
50 Avec la ville et lecouchant autour de soi, 6−6
         Ivre-mort d'unétrange vin,les bras en croix, 4+4+4
         Recommençant le gesteet nous laissant le Verbe. 6+6
         Et longtemps nos regardsnoyés d'inaction 6+6
         Regarderont dormirl'homme ; et la pourpre brève 6+6
55 De l'heure déploierasa vaste allusion 6+6
         Sur sa tête ; et le soirsaignera dans son rêve ; 6+6
         Et notre pitiéjettera son grand cri, 6+6
         Car nous serons deboutsur toi, sinistre épave, 6+6
         Pauvre à jamais,pauvre de cœur,pauvre d'esprit, 4+4+4
60 Toi, loque, toi, vaincu,toi, brute, ô notre esclave !… 6+6
mètre profil métrique : 6=6
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