DRX_1/DRX14
Léon Dierx
POÈMES ET POÉSIES
1864
Stella Vespera
I
         L'image de Florence en moi s'était dressée 12
         Ce soir-là. De nouveau, j'y suivais en pensée 12
         Les pas silencieux de Stella Vespera. 12
         Sœur des merveilles d'art qu'un beau siècle inspira, 12
5 Elle m'avait charmé comme un pur marbre antique, 12
         Et me hantait depuis, fantôme énigmatique. 12
         On disait sa famille oubliée. Un secret 12
         Cachait sa vie à tous. On ne la rencontrait 12
         Que dans quelque musée illustre. Sur sa trace, 12
10 Comme un témoin souffert dont l'amour embarrasse, 12
         Une vieille toujours traînait à quelques pas, 12
         Les yeux fixés sur elle, et ne lui parlant pas, 12
         Duègne ou mère, à la fois gardienne et protectrice, 12
         Et tout en murmurant, soumise à son caprice. 12
15 Tous les jours, environ une heure avant le soir, 12
         On la voyait venir du plus désert couloir 12
         Faire choix d'un portrait de madone ou de dame 12
         En lequel un vieux maître avait mis sa grande âme. 12
         Elle restait alors, les bras croisés, couvrant 12
20 Le tableau d'un regard de défi, pénétrant 12
         Et large, d'où partait vers la tête sans vie 12
         Je ne sais quel éclair de dédain et d'envie. 12
         Certe, avec ces chefs-d'œuvre au renom magistral 12
         Elle aurait, sans pâlir, pu lutter d'idéal ; 12
25 Et moi-même, j'avais, au fond des galeries, 12
         Dans quelque coin, derrière un pan des draperies, 12
         Maintes fois contemplé cet entretien muet, 12
         Antagonisme étrange où nul ne remuait 12
         Du type impérissable et du type éphémère. 12
30 Chacun s'écartait d'elle ainsi que de sa mère. 12
         On lui donnait vingt ans à peine. Une clarté 12
         Comme un rayonnement entourait sa beauté 12
         Qui, splendide, éclatait en floraison entière, 12
         Mais se sculptait aussi, comme en un bloc de pierre, 12
35 Dans une incomparable et mortelle froideur. 12
         Ceux que vers elle avait attirés trop d'ardeur 12
         S'étaient sentis vaincus et terrassés sur place 12
         Par une pesanteur de mépris et de glace 12
         Qui tombait de ses yeux sans pareils. Son vrai nom, 12
40 Nul n'avait jamais pu l'apprendre, disait-on. 12
         Comme elle apparaissait vers une heure tardive 12
         Dans les palais, sans bruit, solennelle et pensive, 12
         On lui trouva bientôt ce nom mystérieux 12
         De Stella Vespera. Personne, jeune ou vieux, 12
45 Par prière ou présent, n'avait obtenu d'elle 12
         Qu'elle posât jamais devant lui pour modèle. 12
         Elle n'aimait que l'art d'autrefois, et semblait 12
         Fuir le peintre au travail devant un chevalet. 12
         Les curieux, lassés d'un effort inutile, 12
50 La laissaient disparaître au bas d'un péristyle 12
         Dans l'ombre et dans la foule. On s'était contenté 12
         D'une légende autour de sa sévérité. 12
         On disait qu'autrefois, Stella, sans aucun voile, 12
         Avait brillé, bijou d'un palais, sur la toile, 12
55 Conception d'un prince inconnu du pinceau, 12
         Sans rivale, parmi les plus dignes du sceau 12
         Des maîtres plus heureux dont la gloire se nomme. 12
         Pour ce corps insensible, on disait qu'un jeune homme, 12
         Un peintre florentin, plus tard s'était épris 12
60 D'un amour insensé mais fervent, et pour prix 12
         Sut animer aussi cette autre Galatée. 12
         Un soir qu'il l'appelait dans la salle écartée, 12
         Il la sentit tomber dans ses bras doucement. 12
         Quand il mourut, Stella, fidèle à son amant, 12
65 Fut prise du dégoût de sa métamorphose ; 12
         Et pour se rendormir dans sa première pose 12
         Comme autrefois, au ciel d'un art patricien, 12
         Voulut chercher son cadre et son palais ancien ; 12
         Mais soit qu'elle eût perdu la mémoire à cette heure, 12
70 Soit que le feu peut-être eût détruit la demeure, 12
         Elle ne put jamais les trouver. C'est ainsi 12
         Que Stella, sous l'élan d'un unique souci, 12
         Errait désespérée, et jalouse de celles 12
         Qui dans l'orgueil serein des formes immortelles 12
75 De musée en musée insultaient son destin. 12
         D'autres disaient encore et tenaient pour certain 12
         Que l'art avait en elle un malfaisant génie, 12
         Dont le regard, tombé sur une œuvre finie, 12
         Changeait la toile exquise en rebut d'atelier. 12
80 Tel était à Paris le conte familier 12
         Qui depuis mon retour m'obsédait, plus encore 12
         Ce soir-là ; car octobre, agitateur sonore, 12
         Semait dans l'air les voix des souvenirs perdus. 12
         Et ceux-là revenaient en moi plus assidus, 12
85 Tandis qu'avec Centi, sur la berge isolée, 12
         Je suivais pas à pas quelque lointaine allée. 12
         Je l'avoue, en tout temps je me suis abreuvé 12
         Des choses d'outre-vie, et n'ai que trop rêvé. 12
         Mais Centi, le grand peintre, avait poussé mon âme 12
90 Vers les mondes obscurs dont il trouait la trame ; 12
         Et dans ses mots, parfois, filtrait subtilement 12
         Le dangereux levain d'un bizarre aliment 12
         Qui, bien loin du réel, comme un corps qu'on délie, 12
         Me roulait aux confins troublants de la folie. 12
95 Ce soir, en regardant sous la fraîcheur des eaux, 12
         Où les arbres en feu renversaient leurs arceaux, 12
         Le brouillard s'épaissir dans ce autres portiques, 12
         Je sentais que l'esprit des songes fantastiques 12
         Dormait autour de nous. Par instinct, j'arrêtai 12
100 Le récit sur les bords de mes lèvres monté, 12
         Pour ne pas réveiller ce tentateur tranquille. 12
         Nous nous taisions, laissant derrière nous la ville. 12
         Le peintre s'arrêtait ; il murmura vers moi : 12
         « Qu'est-ce que le génie, après tout ? C'est ma foi 12
105 Qu'il est évocateur, aussi bien que prophète ; 12
         Que ce qu'il croit créer est l'image parfaite 12
         D'un être que retient l'avenir ou la mort, 12
         Ou qui, peut-être aussi, se cache à son effort, 12
         Bien loin ou près de lui, mais dans son heure même, 12
110 Réalité vivante égale à l'art suprême, 12
         Mais qu'un cercle défend, redoutable au désir, 12
         Fatal à qui la cherche, et la voudrait saisir ! 12
         — Et selon vous, lui dis-je, il faudrait ainsi croire 12
         La réalité fille ou sœur de l'illusoire ? » 12
115 Il se tut quelque temps, et, plus calme, reprit : 12
         « L'art est un miroir clair pour un puissant esprit ! 12
         L'ancêtre, dont le nom m'est un âpre héritage, 12
         Eut, dit-on, la folie et la gloire en partage. 12
         Mais c'est un fait, célèbre à Florence, jadis, 12
120 Que cinquante ans après sa mort, sous Léon Dix, 12
         Dans cette ville même, on ne sait d'où venue, 12
         Vivait aux yeux de tous une femme inconnue, 12
         Laquelle était l'exact et merveilleux portrait 12
         De son chef-d'œuvre à lui, qu'un grand prince montrait, 12
125 Et que tous renommaient à l'égal d'un prodige. 12
         — Et qui donc le possède aujourd'hui ? Répondis-je. 12
         — Quelque vingt ans après son palais s'écroula 12
         Dans la flamme avec lui. Mais laissons tout cela ; 12
         Venez bientôt me voir et parler de Florence. 12
130 Je sens pour cette ville une étrange attirance ; 12
         Et pour m'en délivrer il faudra bien qu'un jour 12
         Dans la noble cité je m'éveille à mon tour. » 12
II
         En entrant, j'admirais à loisir, d'habitude, 12
         Le riche encombrement du cabinet d'étude ; 12
135 Comme de vieux amis, je les connaissais bien, 12
         Tous ces dressoirs à jours de style italien ; 12
         Ces ivoires jaunis, ces coupes, ces épées 12
         Aux médailles d'acier par Cellini frappées ; 12
         Ces bronzes florentins ; dans leurs cadres toscans 12
140 Ces bustes de seigneurs aux grands airs provocants, 12
         Qui tous à leurs pourpoints portaient la même date. 12
         Cette fois, je passai devant eux à la hâte, 12
         Mais non sans me sentir brusquement traversé 12
         Par la sensation d'un glorieux passé ; 12
145 Et les mots de Centi sur Florence, la veille, 12
         Me semblèrent encor tinter à mon oreille. 12
         L'atelier m'attirait ; et du premier coup d'œil 12
         Je demeurai cloué de stupeur sur le seuil, 12
         Comme un halluciné devant l'esprit qui passe. 12
150 Sur cinq grands chevalets qui tous me faisaient face, 12
         Dans leurs cadres égaux, j'avais vu cinq portraits 12
         éternisant cinq fois d'un coup les mêmes traits. 12
         Du plafond, tout autour, tombait en masses lourdes 12
         La tenture au sujet païen, aux couleurs sourdes ; 12
155 Et magnétiquement je reportai les yeux 12
         Vers les tableaux, travail d'un art prestigieux, 12
         Sur lesquels un jour vif affluant dans la salle 12
         Versait à pleins carreaux sa nappe triomphale. 12
         Chacun semblait le but d'un vouloir différent. 12
160 L'on eût dit du premier quelque tout neuf Rembrandt. 12
         C'étaient les mêmes fonds d'épaisses atmosphères 12
         Et d'obscurité chaude aux attrayants mystères ; 12
         Mais jamais le pinceau du maître hollandais 12
         N'avait si loin poussé les ténèbres ; jamais 12
165 Si merveilleusement il n'en creusa les ondes 12
         Sous une transparence aux caresses profondes. 12
         Quant au visage même, à peine il paraissait 12
         Sur les bords de la nuit qui l'ensevelissait. 12
         Mais en me rapprochant, contemplateur avide, 12
170 Quelque baigné qu'il fût par une ombre fluide 12
         Avare des blancheurs qu'elle dérobe au jour ; 12
         Quelque indécis que fût l'harmonieux contour 12
         Du col à la poitrine où le sein vient de naître ; 12
         Il me fallait aussi sur-le-champ reconnaître 12
175 Une noblesse éparse au sommet de ce front, 12
         Dans les vagues lueurs qui plus bas se fondront ; 12
         Une suavité dans cette chevelure 12
         Onduleuse ; une grâce enfantine et si pure 12
         Sur ces lèvres ; partout, pour chaque ligne enfin, 12
180 Une virginité de calme séraphin, 12
         Une fleur de jeunesse, une aristocratie 12
         De rêve, s'unissant dans sa gloire adoucie 12
         A la solennité d'une apparition 12
         Dont Rembrandt n'a jamais cherché l'impression. 12
185 Concevez à présent cette confuse image 12
         S'avançant de degrés en degrés, d'âge en âge, 12
         De toile en toile, vers la lumière et vers vous ; 12
         Du fond de ces vapeurs au rayonnement roux, 12
         Voyez-la s'imprégner chaque fois d'une vie 12
190 Plus intense, toujours à l'ombre plus ravie, 12
         Virginale toujours, mais femme cependant 12
         De plus en plus, plus fière aussi vous regardant, 12
         Et des limbes premiers de son adolescence 12
         Arrivant, sous l'essor de sa jeune puissance, 12
195 Jusqu'à l'éclosion enfin d'une beauté 12
         Sûre d'avoir conquis son immortalité. 12
         Tels j'admirais, plongé dans de longues extases, 12
         Ces portraits successifs, insaisissables phases 12
         De la forme endormie encor dans sa candeur 12
200 A la forme éveillée en sa riche splendeur, 12
         Qui se connaît et qui s'impose, de la vierge 12
         Qu'un songe inconscient et sans amour submerge 12
         A celle qui se sent aimée, et dont les yeux 12
         Ne réfléchissent rien d'un cœur silencieux. 12
205 Et maintenant, tout près de moi, la pâle tête 12
         Qui dans le dernier cadre, illusion complète, 12
         Respirait, échappée aux baisers de la nuit ; 12
         Dardait vers moi l'éclair d'un regard qui poursuit ; 12
         S'enveloppait de vie et d'éclat, palpitante 12
210 Des vivaces espoirs d'une héroïque attente, 12
         Et magnifiquement, comme un matin d'été, 12
         épanouie au sein de sa propre clarté ; 12
         Ainsi qu'en un miroir un reflet qui s'obstine, 12
         C'était bien cette fois la tête florentine 12
215 De Stella Vespera, telle que bien souvent 12
         Naguère je l'avais contemplée en rêvant. 12
         Jamais l'art ne fixa d'une main plus fidèle 12
         Dans son panthéon chaste un glorieux modèle ; 12
         Jamais aussi, devant le génie et l'amour, 12
220 Plus belle vérité ne se fit voir au jour. 12
         Ainsi, mon souvenir, dans sa forme absolue, 12
         Triomphant, tout à coup se dressait à ma vue, 12
         M'enchaînait de nouveau, si loin ! Et se parait 12
         D'un charme plus profond fait d'un nouveau secret, 12
225 Sacrant tout l'atelier du silence des temples ! 12
         Et moi, je m'abîmais dans ses prunelles amples. 12
         Bien des heures, j'avais jusqu'ici médité, 12
         En pensant à ses yeux, sur leur étrangeté ; 12
         Ce jour-là, tout à coup, sur l'image imprévue 12
230 J'en surpris la raison restée inaperçue. 12
         « Oui, me dis-je, en effet, l'un de ses yeux est noir 12
         Et luisant comme l'encre, et l'autre, comme un soir 12
         Sans lune, est d'un bleu sombre étoilé de lumières ; 12
         Et leurs disques rivaux emplissent les paupières ! » 12
235 Enfin, un dernier cadre, isolé dans un coin 12
         De l'atelier, forçait ma vue un peu plus loin. 12
         Ce n'était qu'une ébauche, une esquisse légère, 12
         Mais toujours de Stella, l'obsédante étrangère. 12
         Quel nimbe reluirait sur ce front renaissant ? 12
240 Centi voulait-il donc, d'un désir tout récent, 12
         Artiste inassouvi, surpasser la nature, 12
         Et jusqu'au surhumain tenter une aventure ? 12
         Ou bien, comme il avait, magicien de l'art, 12
         Suivi cette beauté d'un scrupuleux regard 12
245 Dans son progrès, depuis l'aube crépusculaire 12
         Jusqu'à l'heure qu'un ciel d'apothéose éclaire, 12
         Allait-il la poursuivre, artiste sans pitié, 12
         Dans son déclin aussi chaque jour épié ? 12
         Et le temps s'écoulait. Mes yeux enthousiastes 12
250 Toujours interrogeaient ce visage en ses fastes ; 12
         Et, comme sur les bords d'un puits vertigineux, 12
         Je me sentais sans fin pris dans les mille nœuds 12
         D'une énigme enlacée à l'énigme contraire ; 12
         Et nul raisonnement ne pouvait m'y soustraire ; 12
255 Et, dans la vaste salle où je demeurais seul, 12
         Il me semblait parfois que l'esprit de l'aïeul 12
         Derrière moi veillait au fond des angles sombres ; 12
         Car vers les murs déjà s'amoncelaient les ombres. 12
         Le soir vint. Éperdu d'extase, stupéfait, 12
260 Je regardais toujours. Le génie, en effet, 12
         Ne laisse pas en vain sur ses œuvres l'empreinte 12
         D'une forte pensée. Une énergique étreinte 12
         Sort toujours de la toile abandonnée, et tient 12
         Dans son réseau subtil le profane qui vient 12
265 Troubler impudemment l'atelier solitaire. 12
         La nuit s'épaississait au fond du sanctuaire, 12
         Noyant tout, chevalets, cadres et cheveux blonds. 12
         Alors, et malgré moi, furtif, à reculons, 12
         Je partis lentement, chassé par ces fronts pâles 12
270 Qui, lumineux, pareils à de larges opales, 12
         Paraissaient, sous le flux des ténèbres montant, 12
         M'enfoncer un regard de foule inquiétant. 12
         Le malheur s'abattit sur moi cette nuit même, 12
         Et pour longtemps crispa sur mon cœur sa main blême. 12
275 Au fond d'une retraite, au loin, et dans l'oubli 12
         De Stella, je vécus un temps enseveli. 12
III
         Je revins. Quelques jours plus tard, dans un musée, 12
         Je promenais sans but ma tristesse apaisée, 12
         Quand je vis disparaître, au bas d'un escalier, 12
280 Une vieille en costume au style singulier, 12
         Qui me remémora la vierge d'Italie 12
         Qu'à ses portraits lointains une énigme relie. 12
         Je voulus pénétrer ce secret jusqu'au bout, 12
         Et courus chez Centi. Je le trouvai debout 12
285 Devant sa dernière œuvre ; et ses yeux, dans l'ivresse 12
         Du triomphe, élevaient leur brûlante caresse 12
         Sur la toile achevée, et seule cette fois. 12
         Lui-même s'agitai, parlant à haute voix, 12
         Artiste émerveillé devant son propre ouvrage. 12
290 Dès l'abord, une joie éclaira son visage ; 12
         Il s'élança, me prit le bras, et, m'entraînant 12
         En face du tableau, s'écria : « Maintenant, 12
         Regardez ! … répondez ! N'est-ce pas, qu'elle est belle ? 12
         N'est-ce pas, qu'elle arrive à l'amour qui l'appelle ? » 12
295 Et moi, je regardais déjà, me demandant 12
         Comment il avait pu, d'un effort ascendant, 12
         Faire plus resplendir la tête sans rivale, 12
         Et, par plus de magie, en un plus pur ovale 12
         Vivifier ces traits sous un ciel ébloui. 12
300 Comme autrefois, toujours, c'était bien aujourd'hui 12
         Le beau front lumineux et chargé de pensées ; 12
         Mais son éclat, vainqueur des ombres dispersées, 12
         Brillait plus éloquent encore ; il se gonflait, 12
         Flamboyant, agrandi sous le double reflet 12
305 D'un éternel bonheur et d'une paix conquise. 12
         C'était, sous la lueur changeante qui l'irise, 12
         La même chevelure aux anneaux blonds et bruns, 12
         Libres et déroulés sans fin, dont quelques-uns, 12
         Voluptueux flocons qu'un sein grec illumine, 12
310 Flottaient confusément aux bords de la poitrine. 12
         Mais, plus souple auréole et plus suave encor, 12
         S'épandait sur le cou leur opulent trésor. 12
         Les yeux étaient toujours aussi pleins, aussi chastes, 12
         Aussi profonds, l'un bleu comme les nuits néfastes 12
315 Sans lune, l'autre, noir comme l'encre, et tous deux 12
         Limpides ; mais le large éclair qui sortait d'eux 12
         N'était plus la clarté de l'orgueil ni du rêve ; 12
         C'était l'ardent rayon de l'amour qui se lève ; 12
         Et la lèvre, plus rouge encor, plus finement 12
320 Découpée aujourd'hui, comme pour le serment 12
         Et pour l'aveu, s'ouvrait au baiser qui l'attire. 12
         On entait à travers ce superbe sourire 12
         La victoire éclater dans la soumission, 12
         Comme aussi dans ces yeux, avec la passion, 12
325 Passer l'enivrement d'une beauté céleste. 12
         Et comme refoulant derrière elle, d'un geste, 12
         Et pour jamais, bien loin, les brumes d'autrefois, 12
         Par un miracle d'art qui renverse les lois, 12
         Dans la pleine lumière où chaque trait s'anime 12
330 Elle avançait vers nous son visage sublime. 12
         Et c'était l'idéal, pensais-je, que là-bas, 12
         Malgré tout, l'autre encor ne réalisait pas. 12
         « Enfin ! S'écria-t-il, cette fois, c'est bien elle ! 12
         N'est-ce pas, qu'elle vit ? N'est-ce pas, qu'elle est belle ? 12
335 Une âme plane aussi sur ma création, 12
         Et ton cœur bat en moi, divin Pygmalion ! 12
         Qui donc a pu railler ton amour ineffable ? 12
         Ta Galatée, ô grec ! N'était point une fable ! 12
         Ce n'est pas ta statue au marbre radieux 12
340 Qui s'anima pour toi sous le souffle des dieux. 12
         Non. Mais ils t'ont permis, ton œuvre terminée, 12
         De rencontrer alors la femme devinée ! 12
         — Celle-là, quant à moi, j'en reste convaincu, 12
         Lui dis-je, n'est qu'un songe, et n'a jamais vécu. 12
345 Mais les autres, Centi ! Vous avez, je le jure, 12
         Sous le soleil de tous vu passer leur figure ! 12
         — Où donc l'aurais-je pu ? dit-il. Mais que me font 12
         Ces ébauches, d'ailleurs ! Dans leur néant profond 12
         Qu'elles rentrent ! Voici la seule qui soit faite 12
350 Pour moi, l'évocateur, ou pour moi, le prophète ! 12
         Et maudits soient-ils tous, les pinceaux ! Je suis né 12
         Trop tard, ou bien trop tôt. L'amour est condamné ! 12
         Car l'amour est au fond du royaume des rêves, 12
         Dans les bosquets perdus qu'on remplacés les grèves, 12
355 Dans les mondes encor sans voix et sans écho, 12
         Dans le silencieux amas des vieux chaos, 12
         Dans la poussière d'or des mirages splendides, 12
         Ou dans les paradis noyés des Atlantides ! 12
         Oui, je vous dis qu'un jour elle vivra, sinon 12
360 Qu'elle est morte à jamais sans avoir su mon nom ! » 12
         Et pendant qu'il parlait, je voyais sur sa lèvre 12
         Trembler le désespoir furieux et la fièvre. 12
         « Regardez, reprit-il, elle a chassé la nuit 12
         Qui jadis l'entourait, jalouse, et qui s'enfuit ! 12
365 Elle apparaît, semblable à l'étoile dernière, 12
         Sur mon cœur épanchant tout un ciel de lumière ! 12
         Et je l'aime ! Et jamais l'éclair d'un œil vivant, 12
         Je le sais, ici-bas n'a frappé plus avant, 12
         Ni fait plus tressaillir les profondeurs d'une âme ! 12
370 Dans l'amour infini d'un amant, jamais femme, 12
         Comme une reine au fond d'un palais, n'a marché, 12
         De salle en salle, aux chants d'un orchestre caché, 12
         Vers un trône plus beau, d'un pas plus sûr ! Je l'aime, 12
         Celle-ci dont ma main a retracé l'emblème, 12
375 La morte, ou l'invisible encor, l'être innomé 12
         Qui, si j'avais vécu plus tôt, m'aurait aimé, 12
         Qui m'aimerait plus tard, si je pouvais revivre ! 12
         La femme qui peut-être à l'heure même enivre 12
         Quelque part d'autres yeux, ô rage ! Que mes yeux, 12
380 Et qui doit, loin de moi, mourir sous d'autres cieux ! 12
         Ah ! Si vraiment tu vis, si je pouvais le croire, 12
         Périssent d'un seul coup mon génie et ma gloire ! 12
         Et vienne aussi la mort ! Je l'accepte, content, 12
         Pourvu que je te voie une heure, un seul instant, 12
385 Et te parle, et t'entende, et t'admire, et t'adore, 12
         O toi qui m'aimeras ! ô femme dont j'ignore 12
         La patrie et le nom ! Toi qui prends mon destin, 12
         Et souris comme au ciel l'étoile du matin ! » 12
         Je frémissais ainsi qu'un blessé que l'on touche, 12
390 Et mon secret déjà s'échappait de ma bouche ; 12
         Derrière nous un bruit de pas, en ce moment, 12
         Nous fit nous retourner tous les deux brusquement 12
         Vers le vaste rideau qui recouvrait l'entrée. 12
         Dans un angle une main, vive lueur montrée, 12
395 Avec un geste prompt l'écarta tout entier, 12
         Repliant les anneaux sur la tringle d'acier. 12
         Et debout sur le seuil, grande et noble statue, 12
         Une femme était là, royalement vêtue, 12
         Comme en un autre cadre, immobile, ses traits 12
400 Recouverts d'un long voile aux attirants secrets, 12
         Pareille aux visions des nuits surnaturelles, 12
         Qui, dilatant d'effroi les yeux fixés sur elles, 12
         Fascinent les vivants par leur solennité. 12
         Une femme était là, sûre de sa beauté, 12
405 Au maintien qu'aussitôt j'avais cru reconnaître, 12
         Et vers qui, jaillissant de la haute fenêtre, 12
         Comme pour un salut, ruisselèrent d'un bond 12
         Les feux enorgueillis du soleil moribond. 12
         A peine elle aperçut la peinture immortelle, 12
410 Que l'ombre étincela sous la riche dentelle ; 12
         Alors, d'une voix lente, au timbre musical 12
         Comme le clair écho d'un sonore métal, 12
         Elle laissa tomber ces mots dans le silence : 12
         « Au beau siècle de l'art, autrefois, dans Florence, 12
415 Grand parmi les plus grands fut l'un de vos aïeux, 12
         Dont le chef-d'œuvre était le portrait merveilleux 12
         De mon aïeule à moi, qu'on nomma par la ville 12
         L'étoile du matin. Dans un siècle infertile 12
         Votre nom seul rayonne. En vous je reconnais 12
420 Le plus digne héritier des anciens ; je venais 12
         Demander au Centi revivant de renaître 12
         Sous le divin pinceau qu'il tient de son ancêtre, 12
         Moi, dont le nom, là-bas, est l'étoile du soir ! » 12
         Et moi, je frissonnais plus fort, car je pus voir, 12
425 Son voile ôté, Stella vers l'œuvre prophétique 12
         Marcher, reflet palpable et modèle identique ; 12
         Je sentais mes cheveux se hérisser d'effroi, 12
         Car Centi tout à coup s'était rué sur moi, 12
         Car ses ongles m'entraient dans la chair leurs tenailles, 12
430 Et j'entendais courir, en rayant les murailles, 12
         Le rire aigu qui glace et qui pénètre en nous, 12
         Le rire intarissable où se tordent les fous ! 12
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