DUC_2/DUC23
Alexandre Ducros
Les Caresses d'Antan
1986
LES RUBANS DE MARIE
Simple Histoire
II
Ruban bleu
         Ton front est inquiet, ô Marie ! et ta mère 12
         Ne t'a pas entendu réciter la prière 12
         Qu'ensemble à ton chevet vous faisiez le matin. 12
         Bien des fois de tes doigts ton aiguille est tombée, 12
5 Vis-à-vis, ton regard erre à la dérobée, 12
         Et ton oiseau tout seul a chanté son refrain. 12
         Qu'as-tu ? quelle langueur décolore ta joue 12
         Et quel esprit malin de ton repos se joue ? 12
         Hier encor tu riais, libre ainsi qu'à seize ans. 12
10 Mais, ta mère va mieux, tu dois être joyeuse ? 12
         Es-tu malade ? non. — Ma jeune soucieuse, 12
         Pourquoi ce front rêveur et ces yeux languissants ? 12
         D'où naît ce changement ? — Regarde en ta demeure, 12
         Gaie et contente hier, maintenant tout y pleure. 12
15 Pourquoi, mon Dieu, pourquoi ce subit abandon ?… 12
         Quel secret caches-tu ? quel trouble ? quel mystère ?… 12
         Tu détournes les yeux, enfant, pourquoi nous taire, 12
         Vers quel bonheur perdu ces longs soupirs s'en vont ? 12
         Tout auprès, vis-à-vis, dans une chambre étroite 12
20 Que l'été rend brûlante et l'hiver toute moite 12
         D'humidité, — depuis quinze jours environ, 12
         Habitait un jeune homme. — Orphelin dès l'enfance 12
         Il n'avait pas connu sa mère ; — à sa naissance 12
         Le signe du mépris avait meurtri son front. 12
25 Un soir, de bonnes gens l'avaient sur une pierre 12
         Ramassé tout enfant, presque nu, car sa mère, 12
         Que nul ne vit jamais, l'avait abandonné. 12
         Ils en eurent pitié, ses pleurs les attendrirent ; 12
         Ce que n'avait point fait une mère, ils le firent ; 12
30 Ils donnèrent leur pain à l'enfant nouveau-né. 12
         Plus tard, lorsqu'il grandit, il dut gagner sa vie, 12
         Et souvent il jetait un long regard d'envie 12
         Sur les autres enfants dont il voyait les jeux ; 12
         Mais lorsqu'il recherchait leur troupe fortunée, 12
35 L'ouvrage l'appelait, son pain de la journée ! 12
         Et l'enfant retournait au chantier soucieux. 12
         — « Toujours seul ! disait-il, jamais une voix douce. 12
         Celui que je voudrais pour ami me repousse, 12
         Et je vais dévorer mes larmes à l'écart. 12
40 Je n'ai pas demandé pourtant, Seigneur, à naître ? 12
         N'aurais-tu pas mieux fait de dérober à l'être 12
         Le pauvre paria qu'ils appellent bâtard. » 12
         Louis, — c'était son nom, — voyait passer Marie ; 12
         Il l'attendait le soir. — C'était là de sa vie 12
45 Le seul bonheur, hélas ! — Marie, en souriant, 12
         Lui donnait un « Bonsoir ! » lorsqu'elle entrait chez elle, 12
         Et lui la contemplait, il la trouvait si belle 12
         Qu'il n'osait lui parler dans son ravissement. 12
         Mais il était toujours placé sur son passage, 12
50 Un regard bienveillant lui donnait du courage. 12
         — « Si tu voulais m'aimer, ange ! murmurait-il, 12
         Mais, si bas que lui seul l'entendait dans son âme ; 12
         Si tu voulais m'aimer, — de cette foule infâme 12
         Je braverais l'affront ! — Comme la fleur d'avril 12
55 S'échappe du bouton qui parfume sa tige, 12
         Et vient ouvrir son sein à l'oiseau qui voltige, 12
         Comme elle, douce enfant, je t'ouvrirais mon cœur 12
         Fermé jusqu'aujourd'hui. — De ton amour la force 12
         Saurait briser, crois-moi, sa trop rugueuse écorce, 12
60 Et serait le soleil qui féconde la fleur ! » 12
         Un jour, elle venait de reporter l'ouvrage ; 12
         Marie, en s'approchant, aperçut dans la cage 12
         Un joyeux compagnon pour son oiseau chéri. 12
         D'un nouvel oiselet ayant fait la demande, 12
65 Elle crut deviner de qui venait l'offrande, 12
         Car celui-ci portait son ruban favori. 12
         — « C'est toi, mère ? fit-elle. — Ah ! je te remercie, 12
         — « Mais non, c'est le voisin qui tantôt, ma chérie, 12
         M'a dit : — Votre chanteur, tout seul, doit s'ennuyer, 12
70 Car vivre seul, allez ! c'est bien triste, madame !… 12
         Mais, à deux, ces oiseaux égrèneront leur gamme 12
         Comme des perles d'or au paisible foyer. » 12
         Le soir, lorsque Louis eut fini sa journée, 12
         Marie, en rougissant, — elle en fut étonnée, 12
75 Alla remercier son généreux voisin. 12
         Louis, en l'écoutant, avait comme la fièvre ; 12
         Un mot : — « Oh ! je vous aime ! » échappa de sa lèvre, 12
         Qui de la pauvre enfant vint effleurer la main ! 12
         Elle rêva la nuit… Mais non plus l'heureux songe 12
80 Dans lequel chaque soir, le cœur en paix se plonge, 12
         Car elle ne vit point le paradis et Dieu. 12
         Cet aveu de Louis, le songe le répète !… 12
         Pensive, le matin, elle mit sur sa tête, 12
         Au lieu du ruban blanc, un autre ruban bleu ! 12
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