DUC_2/DUC30
Alexandre Ducros
Les Caresses d'Antan
1986
LA LÉGENDE DU VER À SOIE
La Légende du Ver à soie
         Je te vois chaque jour, Aline, soucieuse, 12
         Épier avec soin ces insectes chéris 12
         Que tu soignes, que tu nourris 8
         Avec la ramure soyeuse 8
5 De l'arbre aux veines d'or qu'au pays des Chinois, 12
         Je crois, 2
         Traucat(1) sut dérober, ô charmante éleveuse. 12
         Eh ! bien, je veux d'un conte égayer ton labeur, 12
         Un conte oriental si cela peut te plaire, 12
10 Je ne demande pour salaire 8
         Qu'un seul baiser pour le conteur. 8
         Ce conte, j'en suis sûr, va te combler de joie, 12
         Car il s'agit d'un ver à soie ! 8
         Du pays Sabéen la Reine vint un jour 12
15 Trouver Salomon à sa cour ; 8
         On parlait partout de sa gloire ; 8
         La Sabéenne avait voulu 8
         Voir ce qu'il en était, et, le fait est notoire, 12
         Puisque moi-même je l'ai lu, 8
20 Un soir, près d'El-Arouch, dans un ancien grimoire, 12
         Que m'avait procuré mon ami, 9
         Ben-Toumi(2). 3
         La Reine s'en vint donc. Je passe le cortège, 12
         Ou la caravane, que sais-je ? 8
25 Je ne puis en parler, je n'en fus pas témoin, 12
         Mais la Reine venait de loin ! 8
         Si le temps fut superbe ou s'il fit de l'orage, 12
         Je n'en sais rien encor, mais le grimoire dit 12
         Qu'elle fit un très bon voyage. 8
30 Et, comme à moi, je crois que cela te suffit. 12
         Elle était belle, cette Reine, 8
         Salomon s'en aperçut bien ! 8
         Elle avait un port noble, un port de souveraine ; 12
         Ses dents étaient de nacre et ses cheveux d'ébène(3), 12
35 Et son regard était… était comme le tien ! 12
         Je te laisse à penser quelle fut la manière 12
         Dont Salomon reçut la Reine de Saba ? 12
         Danses, jeux et festins, certes rien ne manqua, 12
         Dans cette cour hospitalière ; 8
40 Jérusalem en fut couverte de poussière, 12
         Tellement on s'y trémoussa ! 8
         Un soir qu'ils étaient seuls, Salomon et la Reine, 12
         Seuls dans un grand jardin que la lune éclairait, 12
         Le Roi, taciturne, distrait, 8
45 A la royale Sabéenne 8
         Voulut faire part d'un secret. 8
         Tout près d'un grand lentisque, au bord d'une fontaine, 12
         En lui serrant la main il lui parlait tout bas. 12
         La Reine cependant ne lui répondait pas. 12
50 Mais, puis se ravisant : — » Vous m'aimez ? lui dit-elle, 12
         Vous m'en faites l'aveu ? Certes, d'un si grand Roi 12
         L'amour doit flatter une belle, 8
         Fût-elle Reine comme moi… 8
         Votre amour cependant m'inspire quelque effroi ; 12
55 Si je sais bien compter, vous avez huit cents femmes 12
         Qui languissent dans le harem ! 8
         En un mot, vous brûlez, Sire, de tant de flammes, 12
         Que vous pourriez fort bien de vos feux… polygames 12
         Incendier Jérusalem ! 8
60 Huit cents femmes, Seigneur ! et votre amour extrême 12
         Vient me proposer… galamment, 8
         De faire la huit cent unième ?… 8
         Eh bien… J'accepte !… franchement ! » 8
         Salomon transporté, ravi, hors de lui-même, 12
65 Tombe aux pieds de la Reine, et son émotion 12
         L'empêche de parler. — « Mais, poursuit notre Reine, 12
         Je mets à cet hymen une condition, 12
         Si vous la remplissez, sous vos lois je m'enchaîne. » 12
         — « Cette condition, quelle est-elle ? parlez ! 12
70 Pour gagner votre cœur, est-il rien d'impossible ? 12
         Nommez-moi ce que vous voulez, 8
         Lui répond Salomon. — Chez un voisin terrible 12
         Faut-il porter la guerre ?… Ordonnez, et j'y cours ; 12
         En combattant pour vous on doit être invincible ! 12
75 De l'art appelant le secours, 8
         Au milieu du désert faut-il bâtir des temples ? 12
         De spacieux palais ? magnifiques exemples 12
         Du pouvoir de l'amour ? Dites un mot, soudain 12
         Le marbre, le cèdre, l'airain, 8
80 Se dresseront en basiliques, 8
         En monuments fameux aux milliers de portiques, 12
         Chefs-d'œuvre merveilleux du splendide Orient ! 12
         O Reine ! prononcez ! dites ! que faut-il faire ? » 12
         — « Ni bâtir, ni porter la guerre 8
85 Chez le voisin — répond la Reine en souriant ; 12
         Regardez cette perle ; elle vient de Golconde, 12
         De Golconde… ou d'Ormuz, sous la vague profonde. 12
         Le plongeur qui la prit n'avait jamais pêché 12
         Perle plus précieuse et plus belle et plus pure. 12
90 La capricieuse Nature, 8
         (Est-ce dans un dessein caché ?) 8
         En a fait une perle étrange, merveilleuse ! 12
         Voyez ; elle est percée ! et non pas d'un trou droit, 12
         Sire, mais ondulé ! — Soyez assez adroit… 12
95 (La réussite est glorieuse !) 8
         Soyez assez adroit pour y passer ce fil. 12
         Si vous y parvenez, je jure 8
         De vous appartenir. » — A ces mots, la figure 12
         Du grand Roi s'assombrit. — « Hélas ! hélas ! dit-il, 12
100 Vous vous raillez de moi, je ne saurais le faire, 12
         C'est un fatal arrêt pour mon espoir déçu, 12
         Révoquez cet arrêt sévère ! » 8
         — « Non pas ! vous avez entendu ; 8
         Il faut passer le fil, répond la Sabéenne, 12
105 Ou bien renoncer à ma main. 8
         Sire, voici le fil et la perle. — A demain ! » 12
         Salomon était bien en peine ! 8
         Le reste de la nuit il ne fit que penser 12
         Au moyen de pouvoir passer 8
110 Le fil dans cette perle, et toute la semaine 12
         Il ne fit que chercher encore ce moyen. 12
         Il se creusa la tête et ne put trouver rien ! 12
         Le sommeil avait fui de ses yeux ; sur sa table 12
         Les mets restaient intacts. — A tous soins étrangers, 12
115 Il poursuivait toujours ce moyen introuvable ! 12
         N'y pouvant plus tenir, le Roi fit voyager, 12
         Pour venir à sa cour des gens de toutes sectes. 12
         On y vit mages et devins, 8
         Augures, prêtres, médecins, 8
120 Géomètres fameux et savants architectes, 12
         Venus tous de pays lointains ! 8
         Salomon les assemble et d'une voix dolente, 12
         Il leur fait part de son tourment : 8
         « Trouvez-moi, leur dit-il, ô vous tous, que l'on vante. 12
125 Ce que je cherche vainement, 8
         Et je vous comblerai de gloire et de richesse ; 12
         Mais, hâtez-vous, car le temps presse ; 8
         La Reine de Saba veut partir, et je tiens 12
         A garder à ma cour celle qui me tourmente, 12
130 Et pour laquelle, hélas ! mon fol amour augmente ! 12
         Imaginez mille moyens, 8
         Et trouvez-en un bon ! pour que bientôt, je puisse, 12
         De ma fière beauté, contentant le caprice, 12
         Faire passer le fil dans la perle ! » — A ces mots 12
135 Salomon lève la séance, 8
         Puis il court s'enfermer pour goûter un repos 12
         Qui le fuit, malgré sa puissance ! 8
         Alors il aurait fallu voir, 8
         Et cela, du matin au soir, 8
140 Les mages, les devins, les sages, 8
         Et tous les fameux personnages, 8
         Aller, venir, préoccupés. 8
         On eût dit des fous échappés, 8
         Rien qu'en regardant leurs visages ; 8
145 L'un posait le doigt sur son front 8
         Et murmurait un corollaire 8
         Sur la sécante et sur l'aplomb ; 8
         L'autre, sur un mur ou par terre, 8
         D'un air tout rempli de mystère, 8
150 Sans rien dire traçait un rond. 8
         Et bientôt le peuple lui-même, 8
         Pour trouver aussi le problème, 8
         Se mit à chercher à son tour ! 8
         Jérusalem en fut émue ; 8
155 On se rencontrait dans la rue, 8
         Mais sans se donner le bonjour ! 8
         Et chacun d'un pas grave ou leste… 8
         Tout cheminant faisait le geste 8
         D'enfiler une aiguille en dépit des railleurs. 12
160 On eût dit que la ville, en tous lieux tant vantée, 12
         N'était désormais habitée, 8
         Que par un peuple de tailleurs ! 8
         Combien les têtes se creusèrent ! 8
         Que de projets se combinèrent, 8
165 Pour trouver le fameux moyen ! 8
         Malgré les plus belles promesses 8
         De Salomon, de ses richesses, 8
         On ne trouva rien ! rien ! rien ! 7
         Et le Roi Salomon pleura ! — dit le grimoire. 12
170 La Reine ce jour-là devait quitter sa cour. 12
         C'en était fait de son amour ! 8
         — « A quoi bon la grandeur, la fortune, la gloire ? 12
         A quoi bon tout cela, Seigneur ? murmurait-il ; 12
         Vains attributs, je vous méprise, 8
175 Puisque votre pouvoir se brise 8
         Devant un rien, devant un fil ! 8
         Du néant des grandeurs, pitoyable spectacle ! 12
         O vanité des vanités, 8
         Tout n'est que vanité(4) sous les cieux habités ! 12
180 Où m'adresser ? à quel oracle 8
         Demander le secret de la perle ?… » — Soudain 12
         Une petite voix s'ouït dans le jardin, 12
         Où le roi, désolé, venait, dans son chagrin, 12
         D'inventer un nouveau proverbe 8
185 Contre le fol orgueil humain. 8
         Et cette voix disait : — « Approche ! Roi superbe ! 12
         Tes sanglots sont venus me troubler dans mon herbe, 12
         Et j'ai pitié de tes sanglots… » 8
         L'héritier de David en écoutant ces mots 12
190 Fut rempli d'une grande joie ; 8
         — « Où te tiens-tu ? dit-il, parais ! que je te voie ! 12
         Toi qui viens apporter un remède à mes maux, 12
         Je bénis celui qui t'envoie ! » 8
         — « Je me tiens à tes pieds, et si tu veux me voir, 12
195 Courbe-toi, Salomon ! réplique la voix douce ; 12
         Eh ! prends garde ! ton pied a failli, sur la mousse, 12
         M'écraser ! c'eût été grand dommage…, pour toi ! » 12
         — « Je cherche et je ne vois personnel » fit le Roi. 12
         — « Eh ! courbe-toi, te dis-je ! encore allons… encore ! 12
200 Me vois-tu ? » — « Non, vraiment ! » — « Tu me touches du doigt ! » 12
         — Je ne touche qu'un ver ! » — Et bien, ce ver, c'est moi ! 12
         Moi qui rampe depuis l'aurore ! » 8
         — « L'est bien un insecte, en effet, 8
         Qui me parle ! » répond Salomon stupéfait. 12
205 — Eh ! oui ! j'ai pris naissance, hélas ! chez les insectes ! 12
         Je suis un humble ver ! Toutefois, je prétends, 12
         Mieux que tes sages, tes savants, 8
         Tes devins et tes architectes, 8
         Dont l'esprit n'est pas trop subtil, 8
210 Te donner le moyen d'introduire le fil 12
         Dans la perle qui fait ta peine. 8
         Que dis-je, le moyen ? moi-même, en un clin d'œil, 12
         J'introduirai le fil et rabattrai l'orgueil 12
         De la Royale Sabéenne. » 8
215 — « Ah ! si tu fais cela !… » — « Je le ferai vraiment !… 12
         Mets le fil dans ma bouche et tiens la perle. — Laisse, 12
         Laisse-moi manœuvrer à mon aise, à présent. » 12
         Salomon regardait, rempli d'étonnement ! 12
         L'humble ver, avec souplesse, 7
220 Entre dans la perle. Il suit, 7
         Avec le fil qu'il promène, 7
         De la perle de la Reine 7
         Le capricieux conduit ; 7
         Il s'allonge, il se replie, 7
225 Le fil le suit sans effort, 7
         Et puis son œuvre remplie, 7
         En triomphateur, il sort. 7
         « Tiens, prends ! dit-il au roi ; la perle est traversée. 12
         La Reine maintenant peut la porter au cou, 12
230 Suspendue à ce fil, doucement balancée. 12
         Tes savants ont cherché, ma foi, je ne sais où… » 12
         Mais ne l'écoutant pas, Salomon se dirige 12
         Vers le palais. — L'insecte dit tout bas : 10
         — « Sans me remercier, il s'éloigne à grands pas ? 12
235 Je dois en convenir, ce procédé m'afflige !… 12
         Non pour moi, mais pour lui… — Ça, voyons, suis-je fou ? 12
         Les hommes ; peuples, rois, sont tous de même étoffe : 12
         Tous ingrats, oublieux… mais je suis philosophe ; 12
         Tâchons de regagner mon trou. » 8
240 Qui fut surpris ? ce fut la Reine, 8
         Alors qu'elle vit Salomon 8
         Venir tout courant, hors d'haleine 8
         Et palpitant d'émotion, 8
         Lui présenter la perle au fil enfin passée ! 12
245 Toute la cour en fut dans l'admiration, 12
         Et la Reine tint sa promesse ; 8
         L'hymen eut lieu… mais sans témoins ! 8
         Le grimoire le dit du moins, 8
         Car on n'a pas la moindre pièce 8
250 Dont le scrupuleux examen 8
         Ait pu certifier quel jour eut lieu l'hymen ! 12
         Et le ver ? que devint le pauvre ver ? — l'histoire, 12
         Non, — je veux dire le grimoire, 8
         Ajoute qu'un matin le Roi 8
255 Le fit chercher partout. — « Que voulez-vous de moi ? » 12
         Dit-il à ceux qui le trouvèrent ; 8
         — « Le Roi veut te parler. » — « Qu'il vienne ! » — « Le voici. » 12
         Les messagers se retirèrent. 8
         — « Viens-tu, quoique un peu tard, m'apporter un merci ? 12
260 Dit le ver philosophe au fastueux monarque ; 12
         Un Roi qui se souvient, c'est digne de remarque, 12
         Aussi je ne veux pas être en reste avec toi ! » 12
         — Que veux-tu dire, insecte ? exclama le Grand Roi. 12
         — « Je veux te faire un don pour prix de ta mémoire, 12
265 Lui répartit le ver, et je me plais à croire 12
         Que tu l'apprécieras. Porte-moi, dans ta main, 12
         Là-bas, jusqu'à cet arbre 6
         Qui prête son ombrage à ce bassin de marbre ; 12
         Tu m'y mettras dessus et… tu verras demain ! 12
270 Mon cadeau sera magnifique ! 8
         En souvenir du fil dans la perle passé, 12
         Tu t'en feras tisser la plus riche tunique, 12
         Le plus riche manteau qu'on ait jamais tissé !… 12
         Bien ! me voilà sur l'arbre… adieu !… je suis pressé ! » 12
275 Le lendemain, ô merveille ! 7
         Dès que l'aurore vermeille 7
         Illumina l'horizon, 7
         Salomon, 3
         Suivi de sa cour entière, 7
280 Se rendit dans le jardin 7
         Devant l'arbre du bassin, 7
         Où, du soleil déjà miroitait la lumière. 12
         Le ver était absent, mais à sa place on vit 12
         Un objet qu'on eût pris pour un œuf tout petit, 12
285 Et la voix du ver en sortit ! 8
         — « O Salomon ! dit-il, avec l'humble demeure 12
         Où je suis enfermé, je te laisse un trésor ; 12
         C'est moi qui l'ai construite avec de longs fils d'or. 12
         Je vais en sortir tout à l'heure, 8
290 Mais j'en sortirai papillon, 8
         Et je produirai la semence 8
         Qui doit donner en abondance 8
         La soie à l'industrie ! — Écoute, Salomon ! 12
         Fais entourer de soins cet arbre ; son feuillage 12
295 Servira de pâture à l'insecte ouvrier, 12
         Qui ne saurait sans lui terminer son ouvrage ; 12
         Dieu pour le ver à soie a planté le mûrier. 12
         Il a mis des fils d'or dans chaque feuille verte ; 12
         Les fils avec lesquels j'ai construit ma maison, 12
300 Que l'on appellera cocon ; 8
         Adieu ; je vais partir, ma maison est ouverte !… 12
         Écoute encore, Salomon : 8
         Que sur le métier, la navette 8
         Fasse courir ces fils nombreux ; 8
305 Et l'homme aura fait la conquête 8
         D'un art utile, merveilleux ! 8
         Roi, mes promesses sont fidèles, 8
         Je te le dis en vérité ! 8
         Je sens qu'il me pousse des ailes… 8
310 Je rampais, je m'envole… À moi la liberté ! 12
         Chère Aline, voilà, syllabe par syllabe, 12
         Ce que je lus un soir dans le grimoire arabe ; 12
         Je l'ai traduit pour toi, traduit dans son entier, 12
         Heureux, si l'indulgence en souriant l'accueille, 12
315 Et si tu me permets, quand j'ose t'en prier, 12
         De venir avec toi, le soir, cueillir la feuille, 12
         La feuille, verte du mûrier. 8
(1) François Traucat, jardinier de Nîmes, qui importa le mûrier en France.
(2) Ben-Toumi, lieutenant indigène, chevalier de la
Légion d'honneur, au 3e régiment des tirailleurs algériens, à Constantine, en 1855.
(3) Pourquoi ai-je écrit que la reine de Saba avait des cheveux d'ébène, lorsque
je sais qu'ils eussent pu rendre des points, non seulement à la rouge toison
de Bérénice, mais encore aux rayons même du soleil le plus ardent ?
(4) Livre de L'ECCLÉSIASTE, chap. I, V. 2.
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