DUC_2/DUC46
Alexandre Ducros
Les Caresses d'Antan
1986
NI JAMAIS NI TOUJOURS
Ni Jamais ni Toujours !
CLÉON
berger
MYRTIL
berger
IANTHÉ
bergère
THIMAS
bergère
LYCENION
mariée
Un site pittoresque.
CLÉON à Ianthé
         Veux-tu, belle Ianthé, qu'avec toi dans la plaine 12
         Je guide mes troupeaux à l'abondante laine ? 12
MYRTIL à Thimas
         Veux-tu, jeune Thimas, mener dans les halliers 12
         Tes timides agneaux avec mes grands béliers ? 12
CLÉON à Ianthé
5 Je ferai des colliers d'osier franc pour tes chèvres. 12
MYRTIL à Thimas
         Je sais une chanson faite exprès pour tes lèvres. 12
IANTHÉ à Cléon
         Mes chèvres ont déjà des colliers, ô Cléon ! 12
THIMAS à Myrtil
         Mes lèvres ont déjà murmuré ta chanson ! 12
CLÉON à Ianthé
         Seule, n'as-tu point peur ?
IANTHÉ
         Non, mon chien m'accompagne.
MYRTIL à Thimas
10 Et toi, Thimas ? on dit que Pan dans la campagne 12
         Suit la bergère seule à travers les roseaux ? 12
THIMAS
         Tant mieux ! — J'écouterai sa flûte aux sept tuyaux. 12
CLÉON à Ianthé
         O méchante !
MYRTIL à Thimas
         O cruelle !
LYCENION, arrivant
         Eh ! bien, que signifie…
         Et pourquoi ces soupirs ?
MYRTIL
         Thimas me sacrifie
15 A quelque autre berger plus fortuné que moi ! 12
CLÉON
         L'insensible Ianthé se moque de ma foi ! 12
LYCENION aux deux bergers
         N'est-il plus en ces lieux d'autres bergères ? — Certes, 12
         Lorsque Helios nous fait, sous les ramures vertes, 12
         Chercher une retraite, on entend des chansons, 12
20 Des rires frais et purs derrière les buissons, 12
         Dont chacun pourrait dire une amoureuse histoire ! 12
         Et, le soir, près des puits où les troupeaux vont boire, 12
         On entend rire encor, quand Diane, ô bergers ! 12
         De son rayon limpide argenté les vergers. 12
25 Et c'est l'essaim joyeux des belles jeunes filles, 12
         Causant tout bas d'amour loin du seuil des familles, 12
         Qui rit et chante ainsi, groupe aimable et charmant, 12
         Où la vierge pour être amante attend l'amant ! 12
         Et vous désespérez ? et votre cœur soupire ?… 12
CLÉON
         Je vis pour Ianthé !
MYRTIL
30 Pour Thimas je respire !
LYCENION
         Ne vous plaignez donc pas puisque votre tourment 12
         Fait aussi votre joie. — Et c'est heureux, vraiment, 12
         Que les dieux aient placé dans cette douleur même, 12
         Dans la douleur d'aimer, une ivresse suprême ! 12
35 Car l'amour satisfait est bien près de l'oubli ; 12
         Il survit rarement au désir accompli ! 12
(Avec un soupir :)
         Je le sais, moi !
CLÉON et MYRTIL
         Comment ?
IANTHÉ et THIMAS
         Lycenion, achève.
LYCENION
         Après trois mois d'hymen ; envolés comme un rêve ! 12
         Seule, un soir, au logis, j'attendais mon époux. 12
40 Mille parfums montaient dans l'air tiède et doux, 12
         Et le soleil couchant, dans ses métamorphoses, 12
         Sur les grands arbres verts jetait des teintes roses. 12
         Les oiseaux des bosquets chantaient à qui mieux mieux. 12
         Puis les sources avaient des murmures joyeux. 12
45 J'écoutais ces doux bruits, j'aspirais cette haleine 12
         Qui me venaient des bois, des monts et de la plaine, 12
         Et je ne sais alors quelle étrange langueur, 12
         Pour enivrer mes sens vint captiver mon cœur !… 12
         C'était comme une extase ! — Oh ! la belle soirée ! 12
50 Les étoiles déjà sur la voûte azurée 12
         S'allumaient ; — diamants dont la blanche lueur, 12
         Éclaire dans la nuit les pas du voyageur… 12
         Mon être frissonnait !
LES AUTRES PERSONNAGES, curieusement
         Et pourquoi ?
LYCENION, baissant les yeux
         Je l'ignore !
(Reprenant son récit avec plus de force)
         J'appelais mon époux, je l'appelais encore ! 12
55 Vingt fois j'interrogeais, du seuil de la maison, 12
         Et le sentier désert et jusqu'à l'horizon. 12
         Mon regard épiait les ombres fugitives, 12
         Que la lune en courant fait glisser sur les rives ; 12
         Mais il n'aperçut rien !… Si ce n'est au repos, 12
60 Un berger indolent qui sifflait ses troupeaux. 12
         Et j'appelais toujours, mon époux, mon doux maître… 12
         Trois ans sont écoulés ; j'attends encore le traître ! 13
CLÉON
         Traître ? Et s'il était mort ?
LYCENION
         Non pas ! j'ai su depuis
         Qu'il est vivant, Cléon, et bon vivant ! — Je puis 12
65 L'affirmer ; — un marchand de Métymne, naguère, 12
         M'assura l'avoir vu, ne s'inquiétant guère 12
         De sa Lycenion qu'il croit bien morte, lui ! 12
         Aussi, voilà pourquoi je vous dis aujourd'hui 12
         Qu'il n'est pas de serment, de promesse éternelle, 12
70 Que l'amour satisfait s'enfuit à tire-d'aile, 12
         Papillon inconstant que mène le désir ; 12
         Que le plaisir fait vivre et qui meurt du plaisir ! 12
         Et maintenant, allez, garçons et jeunes filles, 12
         Par les sentiers ombreux, sous les vertes charmilles, 12
75 Vous tenant par la main, riches de vos vingt ans, 12
         Ensemble allez… cueillir les roses du printemps. 12
CLÉON et MYRTIL
         Nous aimerons toujours !
IANTHÉ et THIMAS
         Nous, jamais !
LYCENION
         Têtes folles !
         L'amour se rit tout bas de ces vaines paroles. 12
         Pour le rendre propice à vos cœurs, désormais, 12
(Aux bergers)
         Ne dites point : Toujours !
(Aux bergères)
80 Ne dites point : Jamais !
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