DUC_2/DUC49
Alexandre Ducros
Les Caresses d'Antan
1986
ÉLISE
Élise
         J'avais vingt ans ; elle, dix-huit ! 8 a
         Nous étions dans le mois des roses. 8 b
         Comme l'oiseau, par Dieu conduit, 8 a
         Nous allions loin des fronts moroses. 8 b
5 Que nous importait les moqueurs ? 8 a
         L'espoir était notre richesse, 8 b
         Et l'amour chantait dans nos cœurs 8 a
         L'hymne de la blonde jeunesse. 8 b
         Alors notre seul gagne-pain, 8 a
10 Était une vieille guitare. 8 b
         Nous ne chantions jamais en vain ; 8 a
         Pour nous on n'était point avare. 8 b
         Dans le bois, quand le firmament, 8 a
         Déployait ses nocturnes voiles, 8 b
15 Nous nous endormions doucement. 8 a
         En causant avec les étoiles ; 8 b
         En route dès le point du jour, 8 a
         A midi nous cherchions l'ombrage 8 b
         Où, pour écouter notre amour, 8 a
20 L'oiseau suspendait son ramage. 8 b
         L'amour ! C'est le premier besoin 8 a
         Pour le poète et pour la femme, 8 b
         Et nous n'avions pour seul témoin 8 a
         Que Dieu… qui souriait, Madame ! 8 b
25 Puis, le soir, dans l'humble hameau, 8 a
         Qu'abrite le bois sur sa berge, 8 b
         Nous chantions un refrain nouveau 8 a
         Devant la porte d'une auberge. 8 b
         On nous fêtait !… il fallait voir ! 8 a
30 On nous appelait des artistes ! 8 b
         On enviait le gai savoir 8 a
         Des deux nomades guitaristes. 8 b
         Et les filles et les garçons 8 a
         Retenaient l'air et les paroles 8 b
35 De mes incorrectes chansons, 8 a
         Pour les chanter sous les vieux saules. 8 b
         Et puis, nous tenant par la main, 8 a
         A pied, sans regrets inutiles, 8 b
         Nous poursuivions notre chemin, 8 a
40 En évitant les grandes villes. 8 b
         Car il nous fallait le ciel bleu, 8 a
         La brise à la suave haleine, 8 b
         Et toutes ces voix du Bon Dieu 8 a
         Qui passent du val dans la plaine. 8 b
45 Pauvre Élise ! Comme elle était 8 a
         Dans ce temps-là folle et rieuse ! 8 b
         A tous les vents elle jetait 8 a
         Le cri de son âme joyeuse. 8 b
         Il me semble la voir toujours : 8 a
50 Elle avait une robe grise 8 b
         Qui dessinait les purs contours 8 a
         D'une taille fine et bien prise. 8 b
         Elle eût tenu dans mes dix doigts, 8 a
         Sa taille à nulle autre pareille, 8 b
55 Flexible à faire, mille fois, 8 a
         De dépit mourir une abeille. 8 b
         Un charmant sourire moqueur 8 a
         Courait sur ses lèvres humides, 8 b
         Doux nid ! où, chers oiseaux du cœur, 8 a
60 S'envolaient mes baisers timides ! 8 b
         Nous nous étions connus un soir 8 a
         Que le printemps était en fête. 8 b
         Nous confondîmes notre avoir : 8 a
         Guitare et gosier de fauvette. 8 b
65 Tout fut commun dès ce soir-là : 8 a
         Heure triste, heure fortunée, 8 b
         Et nous baptisâmes cela : 8 a
         Une misère couronnée ! 8 b
         L'avenir sombre menaçait ! 8 a
70 Mais nous étions si bien ensemble, 8 b
         Comme ces oiseaux de Musset, 8 a
         Qu'un même coup de vent rassemble. 8 b
         Mais le printemps vint à finir, 8 a
         Puis l'été perdit sa couronne, 8 b
75 Et je vis Élise pâlir, 8 a
         Aux premiers souffles de l'automne ! 8 b
         Une tache rouge naissait 8 a
         Sur sa joue aux teintes d'opale, 8 b
         Et plus la tache rougissait, 8 a
80 Plus la joue encore était pâle ! 8 b
         Une toux sèche déchirait 8 a
         Sa poitrine, et — muet martyre ! 8 b
         — En souriant, elle souffrait 8 a
         Qu'il me faisait mal, son sourire ! 8 b
85 Et je me cachais pour pleurer, 8 a
         En priant Dieu du fond de l'âme !… 8 b
         — « A quoi bon, ami, nous leurrer, 8 a
         Disait-elle, Dieu me réclame. 8 b
         « Ta fauvette va s'envoler : 8 a
90 La tempête a brisé la cage ! 8 b
         Ami, pourquoi te désoler ? 8 a
         Il est, là-haut, un doux bocage 8 b
         Où les fauvettes, comme moi, 8 a
         Quand sonnent les heures amères, 8 b
95 Quand vient la saison du grand froid, 8 a
         Pour chanter, retrouvent leurs mères ! » 8 b
         Et tandis qu'elle me parlait, 8 a
         A ses lèvres presque mi-closes, 8 b
         — O chères lèvres ! — il perlait 8 a
100 Comme des gouttelettes roses ! 8 b
         Pauvre fille, ton cœur rêvait 8 a
         La vie au grand soleil qui brille 8 b
         Et puis, un matin qu'il pleuvait, 8 a
         La mort te prit ! O pauvre fille ! 8 b
105 — « Adieu !… je m'en vais !… souviens-toi !… 8 a
         Ce fût sa parole dernière ! 8 b
         Mon cœur, qui suivit son convoi, 8 a
         Ne revint pas du cimetière ! 8 b
         Si notre amour n'eut qu'un printemps, 8 a
110 Chère Élise, il fut plein de charmes, 8 b
         Il met encore, après vingt ans, 8 a
         Ton sourire à travers mes larmes. 8 b
         Un jour, quand Dieu m'appellera, 8 a
         Pour nous revoir, ô chère morte ! 8 b
115 C'est ta main, ta main qui viendra 8 a
         Du Paradis m'ouvrir la porte ! 8 b
         De mes fiers vingt ans disparus, 8 a
         Il fut court, le joyeux poème ! 8 b
         Trop courts, les chemins parcourus 8 a
120 Au lointain pays de Bohème ! 8 b
         Mais chaque automne qui revient 8 a
         M'apporte une chanson touchante ; 8 b
         C'est, dans mon cœur qui se souvient, 8 a
         Ma pauvre fauvette qui chante ! 8 b
mètre profil métrique : 8
forme globale type : suite périodique
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