DUC_2/DUC55
Alexandre Ducros
Les Caresses d'Antan
1986
Eva
         Sa vie était une berceuse. 8
         On l'appelait : — La paresseuse. 8
         Comme dans un demi sommeil, 8
         Elle allait, belle nonchalante, 8
5 Adorablement indolente, 8
         Fermant les yeux au ciel vermeil. 8
         Dans son boudoir ou dans sa chambre, 8
         Que ce fut juillet ou décembre, 8
         Elle restait. — Le mouvement 8
10 Pour elle était une fatigue, 8
         Pour elle un travail, qu'une intrigue… 8
         Et je fus son unique amant. 8
         Dans sa volontaire retraite, 8
         Tantôt elle effeuillait, distraite, 8
15 Des fleurs aux parfums pénétrants ; 8
         Tantôt elle essayait de suivre 8
         Les premières pages d'un livre, 8
         Avec des yeux indifférents. 8
         L'était une muette extase ! 8
20 Dans de longs plis de fine gaze, 8
         Son corps de chatte se moulait ; 8
         Car pour ce corps souple qui ploie, 8
         Trop lourde même était la soie ; 8
         Le poids du velours l'accablait ! 8
25 La soubrette, en ouvrant la porte, 8
         Hier matin la trouva morte. 8
         Elle crut d'abord faire erreur, 8
         Car dans son lit en bois de rose, 8
         Elle gardait la même pose, 8
30 Elle qui vivait… comme on meurt. 8
         Dans un cercueil de palissandre, 8
         Tout à l'heure on va la descendre. 8
         Elle semble dire ces mots : 8
         — « Bons croque-morts, je vous invite 8
35 A ne pas m'emporter trop vite… 8
         Doucement !… je crains les cahots ! » 8
         Et dans le pays des ténèbres, 8
         A huit heures, des gens funèbres, 8
         Aux chants du rituel latin, 8
40 Ont amené ce corps inerte. 8
         On ne la vit jamais, non, certe, 8
         Jamais se lever si matin ! 8
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