DUC_2/DUC56
Alexandre Ducros
Les Caresses d'Antan
1986
LA LÉGENDE DE LA POMME
La Légende de la pomme(1)
         Ève perdit le premier homme. 8
         C'est la Genèse qui le dit, 8
         A propos de certaine pomme 8
         Sur laquelle l'homme mordit. 8
5 L'aventure est-elle notoire ? 8
         Et devons-nous, sans examen, 8
         Donner créance à cette histoire 8
         D'où date le premier hymen ? 8
         Sans être taxé d'hérésie, 8
10 Je dois en faire ici l'aveu, 8
         Malgré toute sa poésie, 8
         La Genèse s'égare un peu. 8
         Non, la femme, l'épouse blonde, 8
         Qu'Adam trouvait à son réveil, 8
15 Surprise, se mirait dans l'onde, 8
         Aux premiers rayons du soleil. 8
         Voyant le trésor adorable 8
         De sa virginale beauté, 8
         De l'homme, son inséparable, 8
20 Elle plaignait l'oisiveté, 8
         Car à l'ombre des vertes pousses, 8
         Dont le jardin se parfumait, 8
         Tranquille, Adam tournait ses pouces, 8
         Ou du matin au soir dormait ! 8
25 — « Que faire, hélas ! murmurait Ève, 8
         Pour l'occuper, ce paresseux ? 8
         Pour que ce long sommeil s'achève ? 8
         Les oiseaux ne dorment pas, eux ! 8
         Ensemble ils vont à la cueillée. 8
30 Que leur chant est doux et profond !… 8
         Ils se cachent sous la feuillée, 8
         Et je ne vois plus ce qu'ils font ! » 8
         L'était sous un pommier superbe 8
         Que ces longs soupirs s'exhalaient. 8
35 Le soleil ruisselait sur l'herbe, 8
         Et les pommes étincelaient ! 8
         Qu'elles étaient appétissantes ! 8
         Ève voulut s'en approcher, 8
         Dents prêtes, lèvres frémissantes… 8
40 Mais défense était d'y toucher ! 8
         Le Créateur de toutes choses 8
         Leur avait dit au jour premier : 8
         — « Mangez des fruits, cueillez des roses, 8
         Mais ne touchez pas au pommier ! 8
45 Ma Droite frappe qui m'offense. 8
         Épargnez-vous un grand remord ; 8
         Si vous enfreigniez ma défense, 8
         Tous les deux vous mourriez de mort ! » 8
         Ah ! que les pommes semblaient douces !… 8
50 La défense en doublait le prix… 8
         Adam, ne tournant plus ses pouces, 8
         Contemplait Ève tout surpris. 8
         — « Que fais-tu, là ? » — « Moi ? je regarde. » 8
         — « Et que regardes-tu ? » — « Ces fruits. 8
55 Qu'ils doivent être bons ! » — « Prends garde ! 8
         Tu sais quels maux nous sont prédits ? 8
         « N'y touche pas ! » — « J'ai soif ! » — « La source 8
         Coule sur les cailloux dorés, 8
         Tantôt le lion avec l'ourse, 8
60 Gaîment s'y sont désaltérés. » 8
         — « Non ! j'aimerais mieux une pomme 8
         Que cette eau baignant les glaïeuls, 8
         Cueille-m'en une, ô mon cher homme, 8
         J'ai bien soif… et nous sommes seuls ! » 8
65 Ève prit le fruit, et ses lèvres 8
         S'ouvrirent pour croquer, et, dam ! 8
         De ses gastronomiques fièvres, 8
         Elle rendit complice Adam ! 8
         Il mordit, bravant l'anathème, 8
70 Sur la moitié qu'elle laissa… 8
         Ce dut être bon tout de même 8
         Car la pomme entière y passa ! 8
         Soudain, les zéphyrs emportèrent 8
         Des époux les ennuis défunts. 8
75 Comme l'oiseau, les fleurs chantèrent 8
         D'ardentes strophes de parfums 8
         Et sortant des roches profondes, 8
         Les sources firent un moment 8
         Rire d'aise leurs fraîches ondes 8
80 Dans leur joyeux clapotement. 8
         Des cieux la voûte ensoleillée, 8
         D'un éclat plus pur resplendit, 8
         Et, clairement émerveillée, 8
         La nature entière applaudit. 8
85 Mais tout à coup une voix, celle 8
         D'Adonaï, de Jéhova, 8
         Troublant l'extase universelle, 8
         Comme un vent de feu s'éleva ! 8
         C'est ici, — mais à Dieu ne plaise 8
90 Que ma plume soit sans respect, 8
         Oui, c'est ici que la Genèse 8
         Place un point que je crois suspect : 8
         Gratuitement elle diffame 8
         L'instigatrice du péché ; 8
95 Ce premier péché de la femme, 8
         Depuis six mille ans reproché. 8
         L'est son triomphe ; c'est sa gloire ! 8
         La Genèse même le dit, 8
         Dans son texte contradictoire ; 8
100 C'est la chute qui la grandit ! 8
         Car pour suprême pénitence, 8
         Sur les deux coupables époux, 8
         Dieu fit tomber une sentence 8
         Qu'ils durent bénir à genoux ; 8
105 Adam dut féconder la terre, 8
         Le sol, de sa sueur baigné, 8
         Et par le travail noble, austère, 8
         Manger son pain ainsi gagné. 8
         Ève ? — Dieu voulut dans ses voies, 8
110 Qui sont de toute éternité, 8
         Qu'elle connut les chastes joies, 8
         L'orgueil de la maternité ! 8
         De bonne foi, je le demande, 8
         Mesdames, qui de vous, vraiment, 8
115 N'eût pas même ajouté l'amende, 8
         A ce rédempteur châtiment ? 8
         Croyez-le bien, si jamais l'homme, 8
         Si jamais Adam fut tenté 8
         De déplorer… ce vol de pomme, 8
120 De regretter son far niente, 8
         Sans grand effort pour le confondre, 8
         Et le rendre à jamais joyeux, 8
         Ève à coup sûr dut lui répondre : 8
         — « Tu te plains ? ouvre donc les yeux. 8
125 « Des Œuvres du Seigneur, rivales, 8
         Les tiennes, précieux trésor ! 8
         Ondoient aux brises estivales, 8
         Comme un superbe océan d'or ! 8
         « C'est ton travail opiniâtre, 8
130 C'est ta conquête ! et, sort plus doux : 8
         Nous étions deux… Nous sommes quatre ! 8
         Bénis ma faute, ô mon époux ! » 8
         Et sur ce, le père des hommes, — 8
         C'est clair, puisqu'il fut le premier — 8
135 Pour voir s'il restait quelques pommes… 8
         Alla secouer le pommier ! 8
(1) C'est après avoir lu un très spirituel récit
dans le Talmud d'ALEXANDRE WEILL, que je composai
cette légende.
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