DUC_3/DUC108
Alexandre Ducros
Les Étrivières
1867-1885
Troisième partie
(1871-1885)
Ils sont entrés !!!…
         Ils sont entrés, assurément, (1) 8
         Mais d'une façon si piteuse, 8
         Que la vieille Augusta, vraiment, 8
         En l'apprenant sera honteuse. 8
5 Au lieu de marcher le front haut, 8
         Superbes de gloire et d'audace, 8
         On eût dit des vaincus plutôt, 8
         Qui défilaient l'oreille basse. 8
         Pas de fanfares !… sur leurs pas 8
10 Nul emblème, nulle guirlande, 8
         Ils semblaient se dire tout bas : 8
         — « C'est un succès de contrebande ! » 8
         N'as-tu pas vu parfois, lecteur, 8
         Un troupeau de mouton qui passe ? 8
15 Or, tu sais comme il a grand'peur 8
         Du moindre objet qui le menace ? 8
         Il s'effare ; — chaque mouton, 8
         Contre un autre mouton se presse, 8
         Pour fuir la pierre ou le bâton, 8
20 Qu'il suppose être à son adresse ? 8
         Malgré le berger et les chiens, 8
         L'humble troupeau n'est pas tranquille ?… 8
         Ainsi défilaient les Prussiens, 8
         Le premier mars dans la Grand'Ville, 8
25 Ou plutôt, dans un petit coin, 8
         Un petit coin qu'on leur accorde, 8
         Où, pour qu'ils n'aillent pas plus loin, 8
         Les vaincus ont mis une corde ! 8
         Ils sont parqués, claquemurés, 8
30 Comme des renards pris au piège ! 8
         Si c'est pour ça qu'ils sont entrés, 8
         Qu'ils doivent regretter leur siège ! 8
         Ils avaient dit : — « Nous foulerons 8
         Le sol de cette Capitale ; 8
35 Parisiens, nous entrerons, 8
         D'une manière triomphale ! 8
         « A nous vos immenses bazars, 8
         Vos femmes, beautés sans pareilles ! 8
         O Cité, paradis des Arts, 8
40 A nous tes splendides merveilles ! » 8
         Vous n'êtes pas assez hardis, 8
         Et trop de zèle vous emporte ! 8
         Oui, vous êtes au paradis… 8
         Mais vous demeurez à la porte ! 8
45 Nous pouvons relever le front ; 8
         Notre page est encore blanche ! 8
         Et vous, pour laver votre affront, 8
         Vous n'avez pas eu de revanche ! 8
         Allons ! souvenez-vous, enfin, 8
50 De nos succès non éphémères, 8
         Quand nous entrâmes dans Berlin…. 8
         Demandez-le donc à vos mères ! 8
         Elles se mettaient aux balcons, 8
         Pour mieux admirer nos cohortes. 8
55 Et devant nos fiers bataillons, 8
         Elles ne fermaient point leurs portes. 8
         Nous ? nous fouettons celles qui vont 8
         Se placer sur votre passage ; 8
         Ce sont des « filles ! » (2) elles ont 8
60 L'honneur, — comme vous le courage ! 8
         A Davoust, d'un pas diligent, 8
         Vos magistrats, clique servile, 8
         Venaient, sur un plateau d'argent, 8
         Présenter les clés de la Ville, 8
65 A votre tour, vainqueurs surpris, 8
         Aux palais ainsi qu'aux masures, 8
         En fait de clés vous n'avez pris, 8
         Que des empreintes de serrures ! 8
         Vous aviez dit superbement : 8
70 — « Nous volerons tous à la gloire ! » 8
         Vous avez volé, — seulement ! 8
         Il ne faut pas fausser l'histoire. 8
         Soyez fiers de votre succès, 8
         Si vous y trouvez votre compte… 8
75 Mais, sachez-le ; pour nous, Français, 8
         Ce succès serait une honte ! 8
(1) A proprement parler, les soldats de Guillaume
n'entrèrent point dans Paris ; — ils furent
relégués au quartier de l'Étoile, où un cordon
de Gardes Nationaux, l'arme au bras, les empêchait
de franchir les cordes tendues pour limiter leur
emplacement,
— VOILA L'HISTOIRE VRAIE !
(2) Au nez et à la barbe des soudards de Guillaume, nos
gardes nationaux fouettèrent quelques filles de joie
qui étaient venues voir nos vainqueurs de rencontre.
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