DUC_3/DUC67
Alexandre Ducros
Les Étrivières
1867-1885
PREMIÈRE PARTIE
(1867-1870)
Les Morts Expropriés(1)
         Ainsi donc le cordeau tiré par l'architecte, 12
         Va déranger les morts ? — Leur sommeil que respecte 12
         Le passant incliné sur le froid monument, 12
         Pour épeler un nom avec recueillement, 12
5 Doit être interrompu ? — Donc, la pioche sonore 12
         Du sombre fossoyeur va retentir encore 12
         Sur la fosse comblée, et, les morts réveillés, 12
         Par les trous du cercueil aux ais entre-bâillés, 12
         Surpris, regarderont si l'Archange lui-même, 12
10 A sonné les appels du jugement suprême, 12
         Et se demanderont : — « Est-ce donc aujourd'hui, 12
         Que le Seigneur nous fait paraître devant Lui ? » 12
         Et, secouant les plis d'un lambeau de suaire, 12
         Agitant, effarés, dans l'étroit ossuaire, 12
15 Leurs membres décharnés que la mort a roidis, 12
         Eux-mêmes chanteront un long De Profundis ! 12
         Non ! Ce n'est pas le jour où le cercueil doit rendre 12
         Le corps des trépassés dont il gardait la cendre ; 12
         O morts ! rassurez-vous, ce n'est pas aujourd'hui, 12
20 Que l'Archange a crié ; — Surgite Mortui ! 12
         Levez-vous, cependant ! levez-vous ! nos édiles, 12
         Hier, ont décrété que les morts inutiles, 12
         Malgré le saint regret, le pieux souvenir, 12
         Devant l'utilité publique, à l'avenir 12
25 Seraient expropriés ! Oui, les morts ! — On les chasse, 12
         Du sol où, pour dormir, ils ont payé la place. 12
         On va rouvrir leur tombe, et les cieux étonnés, 12
         Verront leurs ossements froidement profanés, 12
         Par les démolisseurs aux gages de la Ville. 12
30 La réclamation, hélas ! est inutile : 12
         Il faut un boulevard, sur lequel on pourra 12
         Bâtir le riche immeuble et qui rapportera. 12
         On a pris les jardins ? Les cités ouvrières ? 12
         Votez, pour que l'on prenne aussi les cimetières ! 12
35 Vous n'aviez pas songé jusqu'ici que le mort 12
         Pouvait être au vivant d'un utile rapport ? 12
         Votez ! pour que la tombe où repose l'ancêtre, 12
         Se transforme en terrain à huit cents francs le mètre ! 12
         O morts ! en allez-vous devant l'alignement ! 12
40 On vous paiera les frais de déménagement ! 12
         Dans un coin du cercueil roulez vos longs suaires, 12
         La croix, le buis bénit, le livre de prières, 12
         Que la religion, la tendre piété 12
         Mirent entre vos mains et pour l'Éternité ; 12
45 Un camion viendra vous charger tout à l'heure ! 12
         N'oubliez rien surtout dans l'obscure demeure ; 12
         Ni la croix, ni le buis, ni le livre ; — demain 12
         Quelque maçon pourra sur le bord du chemin, 12
         Les jeter en chantant, ou bien s'il les ramasse, 12
50 Il les vendra pour boire au chiffonnier qui passe ! 12
         O morts ! vous aviez cru, quand se ferma votre œil, 12
         Que vous alliez avoir le repos du cercueil ? 12
         Que vous croisant les bras sous les bandes funèbres, 12
         Vous alliez, dans la mort aux épaisses ténèbres, 12
55 Connaître enfin la paix inconnue aux vivants, 12
         Et que, dans vos cercueils, seuls et sans mouvements, 12
         Vous goûteriez ce calme, énigme poursuivie, 12
         Que la mort ne veut pas expliquer à la vie ? 12
         Eh bien, détrompez-vous et sortez du repos ! 12
60 Réveillez-vous, ô morts ! et rassemblez vos os ! 12
         Le tracas vous poursuit jusque dans votre tombe ; 12
         Il faut qu'une autre fois, sur vous la terre tombe ! 12
         Allons ! interrompez, ô morts, votre sommeil, 12
         Sortez de votre nuit, paraissez au soleil, 12
65 Rouvrez à ses clartés vos grands yeux sans prunelles. 12
         Remontez au séjour des haines éternelles, 12
         Vous étiez bien, couchés ? mais c'est assez dormir ; 12
         O morts ! réveillez-vous ! les maçons vont venir ! 12
         Il faut, entendez-vous ? — il faut leur faire place ; 12
70 Vous les gênez, enfin ! — ils vont venir en masse, 12
         Le plan dans une main et dans l'autre un marteau, 12
         Pour ouvrir une voie, effondrer un tombeau ! 12
         Avec un mot en vain vous croyez les confondre ; 12
         — « Le respect ! » dites-vous ? — « Le plan ! » vont-ils répondre. 12
75 Aussi gardez-vous bien d'invoquer le respect, 12
         En face de la loi le mort serait suspect ! 12
         Le vote du Sénat déclare, sans réplique, 12
         La profanation d'utilité publique ! 12
         Ce que n'ont jamais vu tous les siècles passés, 12
80 Le nôtre l'aura vu ; chasser les trépassés ! 12
         Jadis, les citoyens de la Rome païenne, 12
         A manteau laticlave ou robe plébéienne ; 12
         Noblesse ou populace, honoraient saintement 12
         La dépouille des morts ; — leurs mains pieusement, 12
85 La recueillaient dans l'urne avec soin parfumée, 12
         Et la maison gardait la cendre bien-aimée. 12
         Le mort ne quittait point le parent qui l'avait 12
         Tendrement consolé, chéri, lorsqu'il vivait. 12
         Son souvenir peuplait la maison mortuaire, 12
90 Et défiait l'oubli, — ce deuxième suaire ! 12
         Chacun gardait ses morts, craignant qu'en d'autres lieux, 12
         On ne sut protéger leurs restes précieux, 12
         Et non pas seulement du temps où Rome libre, 12
         Du Gange à l'Hellespont faisait régner le Tibre ? 12
95 Non, je n'en parle pas, mais du temps détesté, 12
         Où Rome dans les fers pleurait sa liberté. 12
         On prenait à ses fils et leurs biens et leur vie, 12
         On menait aux égouts cette race avilie, 12
         Et les plus durs travaux et les plus dures lois, 12
100 Étaient pour les Romains le prix des vieux exploits ! 12
         Cependant les tyrans de ces vainqueurs du monde, 12
         Ne heurtèrent jamais leur piété profonde, 12
         Car ils laissaient en paix la cendre des aïeux ; 12
         Ils avaient un mérite ; ils redoutaient les Dieux ! 12
105 Vous ne redoutez rien, ni les Dieux, ni les hommes, 12
         O vous, démolisseurs ! Pas même les fantômes 12
         De ceux que vous aurez chassés de leurs tombeaux ! 12
         S'ils allaient revenir, drapés dans les lambeaux 12
         Du suaire, tracer de leur doigt de squelettes : 12
110 Mane ! Thecel ! Pharès ! dans vos palais en fêtes ? 12
         — « Non ! les morts sont bien morts ! — dites-vous. Et d'abord, 12
         Si nous allons fouiller dans les champs de la mort, 12
         C'est pour vous, pour vous seuls. Notre sollicitude, 12
         Fait de votre bien-être une constante étude. 12
115 Ingrats ! vous nous blâmez ? vos neveux nous loueront ; 12
         C'est un El Dorado dans lequel ils vivront, 12
         Voyez comme Paris par nos soins se transforme ! 12
         Nous sommes des géants et notre œuvre est énorme ! 12
         L'Europe émerveillée admire nos travaux. 12
120 Nous vous faisons un peuple, un peuple sans rivaux. 12
         Cessez de murmurer et sachez reconnaître, 12
         Que nous n'avons qu'un but, un seul, votre bien-être. » 12
         Merci ! mais s'il vous faut pour cela, pour vos plans 12
         Fouiller le sol béni de ces pauvres os blancs, 12
125 S'il vous faut morceler la terre des reliques, 12
         Dirigez vos cordeaux sur des lignes obliques 12
         Et laissez les tombeaux, nous vous applaudirons, 12
         Et s'il vous faut des bras nous vous les fournirons. 12
         Mais tant que vous voudrez profaner les enceintes, 12
130 Où dorment les débris des affections saintes, 12
         Comment vous applaudir, ô vous, qui sans remords, 12
         Gâchez votre mortier des cendres de nos morts ! 12
(1) Il s'agissait de la création d'un boulevard qui aurait traversé le cimetière Montmartre.
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