DUC_3/DUC91
Alexandre Ducros
Les Étrivières
1867-1885
Deuxième Partie
(1870-1871)
A Napoléon III
Général en chef de l'Armée du Rhin
         Où sont-ils nos soldats, nos bataillons superbes, 12
         Qu'hier encor nous saluions ! 8
         La mort les a fauchés, leur sang rougit les herbes, 12
         « Varus ! rends-nous nos légions ! » 8
5 Ainsi que des moutons menés à la tuerie, 12
         Tu pris nos fils vaillants et beaux, 8
         Ton aigle qui pour aire a choisi la voierie, 12
         Prépare un festin aux corbeaux ! 8
         Oh ! Ceux qui te suivaient, là-bas, vers les frontières 12
10 Au bruit d'un chant Républicain, (1) 8
         Ces héros moissonnés, tes compagnons, tes frères, 12
         Qu'en as-tu fait César-Caïn ? 8
         L'ennemi qui tremblait entonne un chant de gloire, 12
         Pour un succès qui l'étonna. 8
15 Ta main au livre d'or de notre Grande Histoire, 12
         Arrache le feuillet d'Iéna 8
         Nos soldats furieux sur les canons qu'on bourre, 12
         Se ruaient tous et tombaient là ! 8
         Ce qui les a vaincus ce n'est pas la bravoure ; 12
20 Le nombre seul les accabla ! 8
         O honte ! O désespoir ! sur le sol de la France, 12
         L'insolent Prussien est entré ; 8
         Et rien pour arrêter la horde qui s'avance, 12
         Rien, non, rien, n'était préparé ! 8
25 A quoi donc ont servi tant de sommes énormes, 12
         Que le budget engloutissait ? 8
         Était-ce pour changer des boutons d'uniformes, 12
         Que tant d'argent se dépensait ? 8
         Tu nous disais : — « La France est armée, elle est prête ! » 12
30 Aux Nations tu la vantais, 8
         Et nous tous, confiants, nous relevions la tête… 12
         Mais tu mentais ! oui ! tu mentais ! 8
         Que t'importe l'honneur de la Mère Patrie. 12
         Et Paris et l'ardent faubourg ? 8
35 Il fallait succomber à la Ricamarie, 12
         Et triompher à Wissembourg ! 8
         Certes, tu le pouvais en appelant des villes, 12
         Les soldats restés l'arme au bras, 8
         Honteux d'être inactifs et dans leurs vœux stériles, 12
40 Demandant un noble trépas ; 8
         Officiers et soldats dont le sabre se rouille, 12
         Ceux que Paris voit tous les soirs, 8
         Quand on meurt sur le Rhin, mornes, faire patrouille 12
         A côté des argousins noirs ! 8
45 Que doivent-ils penser de toi, leur capitaine ? 12
         Ils sont soldats, ils sont Français, 8
         Et loin du champ d'honneur ton orgueil les enchaîne, 12
         Pour garder l'Empire au Palais ! 8
         Tu le veux cet Empire et dans ta main crispée, 12
50 Tu cherches à le conserver ; 8
         Ta droite tient un sceptre et non pas une épée, 12
         Un sceptre que tu veux sauver ! 8
         Pour laisser à ton fils, un jour, cet héritage, 12
         Tu t'y prends déjà ; — n'a-t-il pas, 8
55 A Saarbruk, ramassé, plein d'un viril courage, 12
         Des balles mortes sous ses pas ?… 8
         — « Le baptême du feu, t'écriais-tu, le couvre ; 12
         Louis était au premier rang ! » 8
         Ce n'était pas assez ; il reverra ton Louvre 12
60 Couvert d'un baptême de sang ! 8
         Destine donc l'Empire au fils sur qui tu veilles, 12
         Mais des soldats entends le cri… 8
         Vite ! Appelle-les tous ! — Pour garder tes Abeilles 12
         Voici les Mouches de Piétri ! (2) 8
65 Il en est temps encore ou bien la France expire, 12
         Elle ne sera que débris, 8
         Et l'Europe va dire avec stupeur : — « L'Empire 12
         Craint moins les Prussiens que Paris. » 8
         Non ! Non ! Rassures-toi ; Paris d'un bond se lève, 12
70 Et Bonnet rouge et Coq gaulois, 8
         Et Lys immaculés s'imposent une trêve ; 12
         Les vieux partis n'ont qu'une voix ; 8
         Se mêlant aux soldats de la France chérie, 12
         Pour combattre, tous, ils sont prêts ; 8
75 Il s'agit de sauver aujourd'hui la Patrie, 12
         César ! Nous réglerons après ! 8
(1) C'est au chant de la Marseillaise que les régiments quittaient Paris.
Le Gouvernement impérial qui, depuis le crime du Deux Décembre, avait
proscrit l'hymne de Rouget de l'Isle, ordonnait aux musiques militaires
de le jouer en allant à l'ennemi. C'était l'âme de la patrie qu'il avait
voulu étouffer pendant vingt ans et à laquelle il faisait un appel
suprême pour sauver la dynastie. La patrie, au contraire eut un hoquet
de dégoût et vômit l'Empire.
(2) Les Mouches Ce Piétri, c'est-à-dire les agents secrets ; les mouchards
de M. Piétri, le Préfet de police d'alors.
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