DUC_3/DUC92
Alexandre Ducros
Les Étrivières
1867-1885
Deuxième Partie
(1870-1871)
On ne l'a pas salué !
         Il passait à cheval sur la place publique, 12
         L'homme aux yeux glauques et vitreux. 8
         Les citadins groupés au seuil de leur boutique, 12
         Des Prussiens devisaient entre eux. 8
5 Les cafés étaient pleins jusque sur la terrasse. 12
         Chacun désertant les travaux, 8
         Pour avoir des détails venait suivre à la trace, 12
         Les nouvelles dans les journaux. 8
         La place était un club ; la borne une tribune, 12
10 Tout le monde était orateur, 8
         Pour louer nos soldats trahis par la fortune, 12
         Moins encor que par l'Empereur ! 8
         Il passait à cheval, l'envoyeur à Cayenne, 12
         Le pourvoyeur de Lambessa. 8
15 Comme à sa puanteur on devine l'hyène. 12
         Le peuple ainsi le devina. 8
         Mais sans le saluer tous gardèrent leur place, 12
         Tournant la tête, seulement, 8
         Quelqu'un dit : — « Ce n'est rien ; c'est l'Empereur qui passe. » 12
20 Et nul ne fit un mouvement. 8
         Et l'homme, dont l'orgueil avait couvert de boue 12
         Le juste orgueil des citoyens, 8
         Sentit que le mépris le frappait à la joue 12
         Chaude encor de soufflets Prussiens. 8
25 Et d'un regard oblique interrogeant l'escorte, 12
         Qui chevauchait à son côté, 8
         Il sembla demander comment de cette sorte, 12
         L'Empereur était insulté ! 8
         Il osa s'étonner de trouver froide et morne, 12
30 Une ville devant ses pas ; 8
         Quoi ! nul cri ne partait du seuil ou de la borne ? 12
         La foule n'applaudissait pas ? 8
         Si nul bravo pour toi dans la cité Lorraine, 12
         N'est parti des voix et des cœurs, 8
35 C'est que tu n'avais pas, comme aux bords de la Seine, 12
         Tes escouades de claqueurs ; 8
         C'est que tu n'avais pas tes argousins sinistres, 12
         Qui, travestis, suivent ton char, 8
         Ceux qui vont émarger sur de honteux registres, 12
40 L'argent de leur : « Vive César ! » 8
         C'est que tu n'avais pas tes Calebs de la Chambre, 12
         Trouvant tout bien, trouvant tout beau, 8
         Et qui, pour couronner l'horrible Deux-Décembre, 12
         Cherchent un autre Waterloo ! 8
45 Napoléon eut peur !… Un long frisson de glace 12
         Figea la moelle dans ses os, 8
         Car le peuple d'hier, il le vit populace, 12
         Et l'Empire en mille morceaux ! 8
         Il vit autour de lui se faire un vide immense ; 12
50 Le tout-puissant se trouva seuil ! 8
         L'Aigle devint chouette, et le trône potence, 12
         Et la pourpre devint linceul ! 8
         L'horrible vision ! — Sa main, de sang trempée, 12
         S'offrit soudain à son regard, 8
55 Il s'aperçut alors qu'en place d'une épée, 12
         Sa main ne tenait qu'un poignard ! 8
         Et des morts surgissaient du fond des noirs abîmes, 12
         Qui toujours rejetaient des morts ! (1) 8
         Puis une voix disait : « César ! compte tes crimes, 12
60 Et connais enfin les remords ! » 8
         Mais tous ces trépassés sortant de l'ossuaire, 12
         Avaient comme un rayonnement ; 8
         Une invisible main transformait leur suaire 12
         En un nuptial vêtement ! 8
65 Ils redisaient en chœur : — « Que chacun précipite 12
         Ses pas, du val à la cité. 8
         Accourez, nations ! la France ressuscite 12
         Pour épouser la Liberté ! » 8
         La vision cessa. — Baissant alors la tête, 12
70 Napoléon, pâle, accablé, 8
         Ne vit autour de lui que la foule muette, 12
         Et dans son cœur il fut troublé. 8
         Et lui qu'hier encor on appelait : Auguste ! 12
         Comprit que tout était fini. 8
75 Le bandit murmura comme autrefois le Juste : 12
         — « Eli ! Lama ! Sabachtani ! » (2) 8
         Une autre voix passa qui disait : — « Anathème ! 12
         Dieu ne t'a pas abandonné, 8
         Et son nom dans ta bouche est un nouveau blasphème, 12
80 Va, maudit ! Il t'a condamné ! » 8
(1) Les morts des massacres du boulevard Montmartre, le Deux-Décembre 1852 ;
les victimes des cachots de Belle-Isle, du Château d'If, des Caroubiers
de Bone, des pontons ; ceux-là morts tués par la Guillotine sèche des
climats meurtriers de la Guyane, etc., etc.
(2) Eli ! Lama ! Sabachtani ! Cri suprême du Christ sur la Croix, qui signifie :
Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné !
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