GAU_2/GAU54
Théophile Gautier
La comédie de la mort
1838
THÉBAÏDE
         Mon rêve le plus cher et le plus caressé, 12
         Le seul qui rie encor à mon cœur oppressé, 12
         C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse, 12
         Dans une solitude inabordable, affreuse ; 12
5 Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra 12
         Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra, 12
         Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches, 12
         Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches ; 12
         Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés, 12
10 Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités ; 12
         Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme, 12
         Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume 12
         Et boire la rosée à ton calice ouvert, 12
         O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert 12
15 Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte ! 12
         De non cœur dépeuplé je fermerais la porte 12
         Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir 12
         Du monde des vivants n'y pût pas revenir ; 12
         J'effacerais mon nom de ma propre mémoire ; 12
20 Et de tous ces mots creux : Amour, Science et Gloire 12
         Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait, 12
         Pour y dormir ma nuit j'en ferais un chevet ; 12
         Car je sais maintenant que vaut cette fumée 12
         Qu'au-dessus du néant pousse une renommée. 12
25 J'ai regardé de près et la science et l'art : 12
         J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard ; 12
         J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée 12
         L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée : 12
         Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon 12
30 Impalpable, qui teint l'aile du papillon, 12
         Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance. 12
         Donc, reçois dans tes bras, ô douce somnolence, 12
         Vierge aux pâles couleurs, blanche sœur de la mort, 12
         Un pauvre naufragé des tempêtes du sort ! 12
35 Exauce un malheureux qui te prie et t'implore, 12
         Égraine sur son front le pavot inodore, 12
         Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir, 12
         Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir. 12
         Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille, 12
40 Faites taire les vents et bouchez son oreille, 12
         Pour qu'il n'entende pas le retentissement 12
         Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement 12
         Qu'en s'en allant au but où son destin la mène 12
         Sur le chemin du temps fait la famille humaine ! 12
45 Je suis las de la vie et ne veux pas mourir ; 12
         Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir ; 12
         J'ai les talons usés de battre cette route 12
         Qui ramène toujours de la science au doute. 12
         Assez, je me suis dit, voilà la question. 12
50 Va, pauvre rêveur, cherche une solution 12
         Claire et satisfaisante à ton sombre problème, 12
         Tandis qu'Ophélia te dit tout haut : Je t'aime ; 12
         Mon beau prince danois marche les bras croisés, 12
         Le front dans la poitrine et les sourcils froncés, 12
55 D'un pas lent et pensif arpente le théâtre, 12
         Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre, 12
         Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts ; 12
         Épuise ta vigueur en stériles efforts, 12
         Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie, 12
60 Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie. 12
         C'est à ce degré-là que je suis arrivé. 12
         Je sens ployer sous moi mon génie énervé ; 12
         Je ne vis plus ; je suis une lampe sans flamme, 12
         Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme. 12
65 Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr, 12
         Si dans un coin du cœur il éclot un désir, 12
         Lui couper sans pitié ses ailes de colombe, 12
         Être comme est un mort, étendu sous la tombe, 12
         Dans l'immobilité savourer lentement, 12
70 Comme un philtre endormeur, l'anéantissement : 12
         Voilà quel est mon vœu, tant j'ai de lassitude, 12
         D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude, 12
         Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux 12
         Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux, 12
75 Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes 12
         Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes. 12
         C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé, 12
         Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé 12
         Que ces vieux mendiants que jusques à la porte 12
80 Le chien de la maison en grommelant escorte. 12
         C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir, 12
         Comme un petit enfant, je demande à dormir ; 12
         Je veux dans le néant renouveler mon être, 12
         M'isoler de moi-même et ne plus me connaître ; 12
85 Et comme en un linceul, sans y laisser un pli, 12
         Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli. 12
         J'aimerais que ce fût dans une roche creuse, 12
         Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse, 12
         Comme dans les tableaux de _Salvator Rosa_, 12
90 Où le pied d'un vivant jamais ne se posa ; 12
         Sous un ciel vert, zébré de grands nuages fauves, 12
         Dans des terrains galeux clairsemés d'arbres chauves, 12
         Avec un horizon sans couronne d'azur, 12
         Bornant de tous côtés le regard comme un mur, 12
95 Et dans les roseaux secs près d'une eau noire et plate 12
         Quelque maigre héron debout sur une patte. 12
         Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil 12
         Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil, 12
         Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voûte 12
100 Un maigre filet d'eau suintant goutte à goutte, 12
         Marquerait par sa chute aux sons intermittents 12
         Le battement égal que fait le cœur du temps. 12
         Comme la Niobé qui pleurait sur la roche, 12
         Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche, 12
105 Je demeurerais là les genoux au menton, 12
         Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton, 12
         Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre ; 12
         Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre ; 12
         Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras, 12
110 Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras. 12
         C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère ; 12
         Un couvent est un port qui tient trop à la terre ; 12
         Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer 12
         Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer. 12
115 Dût sombrer le navire avec toute sa charge, 12
         J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large. 12
         Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent, 12
         Aux simples naufragés de l'âme, le couvent. 12
         A moi la solitude effroyable et profonde, 12
         Par dedans, par dehors !
120 Un couvent, c'est un monde ;
         On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit : 12
         La mort n'est que le seuil d'une autre vie ; on voit 12
         Passer au long du cloître une forme angélique ; 12
         La cloche vous murmure un chant mélancolique ; 12
125 La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus 12
         Vous tend ses petits bras de sa niche ; au-dessus 12
         De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles, 12
         Volent les Chérubins en légions vermeilles. 12
         Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour, 12
130 A l'escalier du ciel vous montez chaque jour ; 12
         L'extase vous remplit d'ineffables délices, 12
         Et vos cœurs parfumés sont comme des calices ; 12
         Vous marchez entourés de célestes rayons 12
         Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons ! 12
135 Ah ! grands voluptueux, sybarites du cloître, 12
         Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître 12
         Dans le jardin fleuri de la mysticité, 12
         Les pétales d'argent du lis de pureté, 12
         Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales, 12
140 Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles, 12
         Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés, 12
         Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés 12
         Senti des voluptés comparables aux vôtres ! 12
         Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres ! 12
145 Quel amant a jamais, à l'âge où l'œil reluit, 12
         Dans tout l'enivrement de la première nuit, 12
         Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme, 12
         Et baisé les pieds nus de la plus belle femme 12
         Avec la même ardeur que vous les pieds de bois 12
150 Du cadavre insensible allongé sur la croix ! 12
         Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide, 12
         Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide ! 12
         Notre vin est grossier ; pour vous, au lieu de vin, 12
         Dans un calice d'or perle le sang divin ; 12
155 Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes, 12
         Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes, 12
         Qui se parent pour vous des couleurs des vitreaux 12
         Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux, 12
         Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze : 12
160 Nous n'avons que l'ivresse et vous avez l'extase. 12
         Nous, nos contentements dureront peu de jours, 12
         Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours. 12
         Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure, 12
         Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure, 12
165 Vous achetez le ciel avec l'éternité. 12
         Malgré ta règle étroite et ton austérité, 12
         Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes 12
         S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes, 12
         Une tête de mort grimaçante pour nous 12
170 Sourit à leur chevet du rire le plus doux ; 12
         Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière, 12
         Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière, 12
         Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc, 12
         Dans des transports divins, un cœur chaste et brûlant ; 12
175 Ils se baignent aux flots de l'océan de joie, 12
         Et sous la volupté leur âme tremble et ploie, 12
         Comme fait une fleur sous une goutte d'eau, 12
         Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau ; 12
         Mais ils sont peu nombreux dans ce siècle incrédule 12
180 Creux qui font de leur âme une lampe qui brûle, 12
         Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ, 12
         Croire que tout s'est fait comme il était écrit. 12
         Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes, 12
         Qui veillent sans lumière et combattent sans armes ; 12
185 Il est des malheureux qui ne peuvent prier 12
         Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier ; 12
         Tous ne se baignent pas dans la pure piscine 12
         Et n'ont pas même part à la table divine : 12
         Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas, 12
190 Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas. 12
         Aussi je me choisis un antre pour retraite 12
         Dans une région détournée et secrète 12
         D'où l'on n'entende pas le rire des heureux 12
         Ni le chant printanier des oiseaux amoureux, 12
195 L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse, 12
         Car tout son m'importune et tout rayon me blesse, 12
         Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît, 12
         Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait 12
         Le buffle à qui l'on vient de percer la narine. 12
200 De tous les sentiments croulés dans la ruine, 12
         Du temple de mon âme, il ne reste debout 12
         Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût. 12
         Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée ; 12
         Ma tête de cheveux n'est pas découronnée ; 12
205 A peine vingt épis sont tombés du faisceau : 12
         Je puis derrière moi voir encor mon berceau. 12
         Mais les soucis amers de leurs griffes arides 12
         M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides 12
         Pour en faire une fosse à chaque illusion. 12
210 Ainsi me voilà donc sans foi ni passion, 12
         Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre, 12
         Et dès le premier mot sachant la fin du livre. 12
         Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui : 12
         Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui. 12
215 Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires 12
         Plutôt que les enfants les estime les pères ; 12
         Ils sont venus au monde avec des cheveux gris ; 12
         Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris 12
         Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, 12
220 Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes 12
         Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul, 12
         Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul, 12
         Le moins accompagné sur la route du monde, 12
         Hélas ! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde 12
225 Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé ; 12
         Celui dont le navire est le plus allégé 12
         D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette 12
         Quelque chose à la mer chaque jour de tempête, 12
         Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau 12
230 Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau. 12
         L'univers décrépit devient paralytique, 12
         La nature se meurt, et le spectre critique 12
         Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier. 12
         Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier ? 12
235 Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde 12
         Qui dois sonner là-haut la fanfare du monde ? 12
         Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main, 12
         Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain ? 12
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie