GAU_2/GAU68
Théophile Gautier
La comédie de la mort
1838
LES VENDEURS DU TEMPLE
I
         Il est par les faubourgs, un ramas de maisons 6+6
         Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons 6+6
         Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue 6+6
         Passent en puanteur l'odeur de la gadoue. 6+6
5 Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris, 6+6
         Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris, 6+6
         Que ne sont ces maisons laides et rechignées. 6+6
         Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées ; 6+6
         Le toit pleure toujours comme un œil chassieux, 6+6
10 Les murs bâtis d'hier semblent déjà tout vieux ; 6+6
         Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale, 6+6
         Ils sont tout bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale, 6+6
         Pareils à des vieillards de débauche pourris, 6+6
         Ruines sans grandeur et dignes de mépris. 6+6
15 Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne, 6+6
         Un lange sale au poing sort de chaque lucarne. 6+6
         Ce ne sont sur le bord des fenêtres, que pots, 6+6
         Matelas à sécher, guenilles et drapeaux, 6+6
         Si que chaque maison, dépassant ses murailles, 6+6
20 A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles. 6+6
         Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis, 6+6
         Leurs femmes mettent bas et leur font des petits 6+6
         Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères, 6+6
         Comme sous un fumier grouille un nœud de vipères. 6+6
25 Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux, 6+6
         On les voit barbotter pareils à des pourceaux ; 6+6
         On les voit scrophuleux, noués et culs-de-jattes, 6+6
         Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes, 6+6
         Descendre en trébuchant quelque raide escalier 6+6
30 Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier. 6+6
         D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie, 6+6
         Sucent une mamelle épuisée et tarie, 6+6
         Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix 6+6
         Un ignoble refrain en ignoble patois. 6+6
35 Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude, 6+6
         A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde, 6+6
         Le corps entortillé dans un pâle lambeau, 6+6
         Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau. 6+6
         Aucun soleil jamais ne dore ces fronts haves, 6+6
40 Nul rayon ne descend en ces affreuses caves 6+6
         Et n'y jette à travers la noire humidi 6+6
         Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été. 6+6
         Une odeur de prison et de maladrerie, 6+6
         Je ne sais quel parfum de vieille juiverie 6+6
45 Vous écœure en entrant et vous saisit au nez. 6+6
         Des vivants comme nous sont pourtant condamnés 6+6
         A respirer cet air aux miasmes méphitiques, 6+6
         Ainsi qu'en exhalaient les avernes antiques ; 6+6
         Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux, 6+6
50 C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus, 6+6
         Ils sont déshérités de toute la nature, 6+6
         Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture. 6+6
         Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais ? 6+6
         Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais 6+6
55 Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette, 6+6
         Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète ; 6+6
         Certes ce n'était pas dans le dessein pieux 6+6
         De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux. 6+6
         Dieu merci ! je n'ai pas tant de philanthropie 6+6
60 Et je dis anathème, à cette race impie. 6+6
II
         Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons, 6+6
         Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons. 6+6
         Moins l'aile et le bec d'aigle ils sont en tout semblables 6+6
         Aux avares griffons dont nous parlent les fables, 6+6
65 Et veillent accroupis sans cligner leurs yeux verts, 6+6
         Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts 6+6
         Pour y chercher de l'or, ils vous fendraient le ventre ; 6+6
         Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre, 6+6
         Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis, 6+6
70 Arracher vos clous d'or, portes du paradis ! 6+6
         Et pour les faire fondre en vos cavernes noires, 6+6
         Anges et chérubins ils vous prendraient vos gloires. 6+6
         Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous, 6+6
         Un moyen d'imposer ses volontés à tous, 6+6
75 Et de faire fleurir sa libre fantaisie 6+6
         Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie. 6+6
         L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil, 6+6
         Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil, 6+6
         Un sérail à choisir, de belles courtisanes, 6+6
80 Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes ; 6+6
         Des coureurs de pur sang, une meute de chiens, 6+6
         Une collection de grands maîtres anciens, 6+6
         L'impérial tokay, côte à côte en sa cave, 6+6
         Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave. 6+6
85 L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal, 6+6
         L'anneau de Salomon, le talisman fatal, 6+6
         Qui, forçant à venir les démons et les anges, 6+6
         Fait les réalités de nos rêves étranges. 6+6
         Ils aiment l'or pour l'or : c'est là leur passion ; 6+6
90 Le seul bonheur pour eux c'est la possession ; 6+6
         Comme un vieil impuissant aime une jeune fille ; 6+6
         Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille, 6+6
         Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor 6+6
         Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or. 6+6
95 Les choses de ce monde et les choses divines, 6+6
         Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines, 6+6
         Ils ne respectent rien et vont détruisant tout. 6+6
         Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout, 6+6
         Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies 6+6
100 Des générations dans le temps endormies. 6+6
         Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or 6+6
         Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor. 6+6
         Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice, 6+6
         Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice, 6+6
105 Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins, 6+6
         L'ange du tabernacle et les châsses des saints, 6+6
         Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées 6+6
         Gisent au fond des cours à pleines charretées ; 6+6
         Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois 6+6
110 Que des débris d'autel et des morceaux de croix. 6+6
         C'est un bûcher do qui chauffe leur cuisine, 6+6
         Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine, 6+6
         Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron, 6+6
         Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron ; 6+6
115 L'épine de son dos est collée à son ventre, 6+6
         Son épaule est convexe et sa poitrine rentre, 6+6
         Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs ; 6+6
         Comme un bissac de pauvre à chacun de ses flancs, 6+6
         Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture ; 6+6
120 On peut compter les fils de sa robe de bure, 6+6
         Et quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais ; 6+6
         Ses manches laissent voir ses coudes violets ; 6+6
         Elle claque du bec comme fait la cigogne, 6+6
         Et quand elle remue et vaque à sa besogne, 6+6
125 On entend ses os secs à chaque mouvement, 6+6
         Comme un gond mal graissé rendre un sourd grincement. 6+6
III
         Ah ! race de corbeaux, ignoble bande noire, 6+6
         Hyènes du passé, vrais chakals de l'histoire, 6+6
         C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts, 6+6
130 Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers, 6+6
         Et qui ne laissez pas debout une colonne 6+6
         Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne. 6+6
         Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel, 6+6
         Par tout ce que mon cœur peut contenir de fiel. 6+6
         Soyez maudits !
135 Jamais déluge de barbares, 6+6
         Ni Huns, ni Visigoths, ni Russiens, ni Tartares, 6+6
         Non, Genseric jamais ; non, jamais Attila, 6+6
         N'ont fait autant de mal que vous en faites là ; 6+6
         Quand ils eurent tué la ville aux sept collines, 6+6
140 Ils laissèrent au corps son linceul de ruines. 6+6
         Ils détruisaient, car telle était leur mission, 6+6
         Mais ne spéculaient pas sur leur destruction. 6+6
         C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues, 6+6
         Près de leurs piédestaux moisissent abattues ; 6+6
145 Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau 6+6
         Laisse une cicatrice au front de tout château ; 6+6
         C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles, 6+6
         Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles ; 6+6
         Vous qui déshabillez les saintes et les saints, 6+6
150 Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitreaux peints 6+6
         Et rompez les clochers, comme une jeune fille 6+6
         Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille ; 6+6
         C'est à cause de vous que l'on dit des Français : 6+6
         Ils brisent leur passé : c'est un peuple mauvais. 6+6
155 Encor, si vous étiez la vieille bande noire ! 6+6
         Mais vous êtes venus bien après la victoire. 6+6
         Vous becquetez le corps que d'autres ont tué ; 6+6
         Vous avez attendu que sa chair ait pué, 6+6
         Avant que de tomber sur le géant à terre, 6+6
160 Vautours du lendemain ! Dans le champ solitaire, 6+6
         Par une nuit sans lune, où le firmament noir, 6+6
         N'avait pas un seul œil entr'ouvert pour vous voir, 6+6
         Vous avez abattu votre vol circulaire 6+6
         Et porté tout joyeux la charogne à votre aire. 6+6
165 Les bons et braves chiens, lors que le cerf est mort, 6+6
         S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord, 6+6
         Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre, 6+6
         Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre ; 6+6
         Et les bassets trapus, arrivés les derniers, 6+6
170 Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers. 6+6
         Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée ; 6+6
         Par les chiens courageux aux lâches préparée. 6+6
         Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps, 6+6
         Et dérobent l'argent dans les poches des morts. 6+6
175 O fille de Satan, ô toi, la vieille bande, 6+6
         Comme ta mission, tu fus horrible et grande. 6+6
         Je ne sais quelle rude et sombre majesté, 6+6
         Drape sinistrement ta monstruosité ; 6+6
         Une fausse auréole autour de toi rayonne 6+6
180 Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne. 6+6
         Des nerfs herculéens se tordent à tes bras, 6+6
         L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas ; 6+6
         Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes, 6+6
         Et le monde ébran craque dans tes étreintes. 6+6
185 C'est toi qui commença ce périlleux duel 6+6
         Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel ; 6+6
         Et quand tu secouais de tes mains insensées, 6+6
         Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées ; 6+6
         On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc, 6+6
190 En signe de douleur allait pleurer le sang ; 6+6
         On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie 6+6
         Et reluire à son front une auréole vraie, 6+6
         Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing 6+6
         Après l'avoir frappé ne se séchassent point. 6+6
195 Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre, 6+6
         Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre ; 6+6
         On ignorait comment Dieu prendrait tout cela, 6+6
         Et quel foudre il gardait à ces insultes-là. 6+6
         Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, 6+6
200 Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle ; 6+6
         Et comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, 6+6
         Les anges effarés quittèrent leurs arceaux ; 6+6
         Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes 6+6
         Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes, 6+6
205 Leur œil de diamant et leurs lances de feu, 6+6
         A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu, 6+6
         La première et sans peur tu mis la main sur l'arche, 6+6
         Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche, 6+6
         Sans savoir si le sol tout d'un coup sur leurs pas, 6+6
210 En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. 6+6
         Tu fus la poésie et l'idéal du crime ; 6+6
         Tu détrônais Jésus de son gibet sublime, 6+6
         Comme Louis Capet de son fauteuil de roi. 6+6
         La vieille monarchie avec la vieille foi 6+6
215 Râlait entre tes bras, toute bleue et livide, 6+6
         Comme autrefois Anthée aux bras du grand Alcide. 6+6
         Et le Christ et le roi sous tes puissants efforts, 6+6
         Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts. 6+6
         Au seul bruit de tes pas les noires basiliques 6+6
220 Tremblottaient de frayeur sous leurs chapes gothiques ; 6+6
         Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, 6+6
         Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient ; 6+6
         Le dragon se tordant au bout de la gouttière, 6+6
         Tâchait de dégager ses ailerons de pierre, 6+6
225 Les anges et les saints pleuraient dans les vitreaux ; 6+6
         Les morts se retournant au fond de leurs tombeaux, 6+6
         Demandaient : «Qu'est-ce donc ?» à leurs voisins plus blêmes, 6+6
         Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes. 6+6
         Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens, 6+6
230 Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens ; 6+6
         Tu descendais sans peur sous les funèbres porches ; 6+6
         Les spectres éblouis aux lueurs de tes torches, 6+6
         Fuyaient échevelés en poussant des clameurs. 6+6
         Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs, 6+6
235 Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue, 6+6
         Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue ; 6+6
         Et quand tu soulevais de ton doigt curieux 6+6
         Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux, 6+6
         Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage, 6+6
240 A l'air fauve et cruel de ton hideux visage, 6+6
         Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer 6+6
         Venait les emporter dans ses griffes de fer. 6+6
         L'épouvante crispait leur bouche violette, 6+6
         Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette, 6+6
245 Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi 6+6
         Que pour guillotiner un véritable roi. 6+6
         Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes, 6+6
         Toutes les sommités, têtes de rois et dômes, 6+6
         Devaient fatalement tomber sous ton marteau, 6+6
250 Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau ; 6+6
         Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée, 6+6
         Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée, 6+6
         Coulait et te faisait une pourpre à ton tour. 6+6
         O tueuse de rois, souveraine d'un jour ! 6+6
255 Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme, 6+6
         Mais tu gardais au moins la majesté du crime, 6+6
         Mais tu ne grattais pas la dorure des croix, 6+6
         Et si tu profanais les cadavres des rois, 6+6
         C'était pour te venger et non pas pour leur prendre 6+6
260 Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre ! 6+6
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