GAU_2/GAU73
Théophile Gautier
La comédie de la mort
1838
PENSÉE DE MINUIT
         Une minute encor, madame, et cette année 12
         Commencée avec vous, avec vous terminée 12
         Ne sera plus qu'un souvenir. 8
         Minuit : voilà son glas que la pendule sonne, 12
5 Elle s'en est allée en un lieu d'où personne 12
         Ne peut la faire revenir. 8
         Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles, 12
         Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles, 12
         Sur le bord du néant jeté ; 8
10 Limbes de l'impalpable, invisible royaume 12
         Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme, 12
         Ce qui n'est rien ayant été ; 8
         Où va le son, où va le souffle ; où va la flamme, 12
         La vision qu'en rêve, on perçoit avec l'âme, 12
15 L'amour de notre cœur chassé ; 8
         La pensée inconnue éclose en notre tête ; 12
         L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette ; 12
         Le présent qui se fait passé. 8
         Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre 12
20 Dieu veut bien nous prêter ; une feuille du livre 12
         Tournée avec le doigt du temps ; 8
         Une scène nouvelle à rajouter au drame ; 12
         Un chapitre de plus au roman dont la trame 12
         S'embrouille d'instants en instants ; 8
25 Un autre pas de fait dans cette route morne 12
         De la vie et du temps, dont la dernière borne 12
         Proche ou lointaine est un tombeau, 8
         Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce, 12
         Où de votre bonheur toujours à chaque ronce, 12
30 Derrière vous reste un lambeau. 8
         Du haut de cette année avec labeur gravie, 12
         Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie 12
         Qu'un souvenir presque effacé, 8
         Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, 12
35 Je contemple un moment, des yeux de la mémoire, 12
         Le vaste horizon du passé. 8
         Ainsi le voyageur, du haut de la colline, 12
         Avant que tout à fait le versant qui s'incline 12
         Ne les dérobe à son regard, 8
40 Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues 12
         Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues 12
         Il a fait depuis son départ. 8
         Mes ans évanouis à mes pieds se déploient 12
         Comme une plaine obscure où quelques points chatoient 12
45 D'un rayon de soleil frappés. 8
         Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache 12
         Une époque, un détail nettement se détache 12
         Et revit à mes yeux trompés. 8
         Ce qui fut moi jadis m'apparaît : silhouette 12
50 Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète ; 12
         Portrait sans modèle aujourd'hui ; 8
         Spectre dont le cadavre est vivant ; ombre morte 12
         Que le passé ravit au présent qu'il emporte, 12
         Reflet dont le corps s'est enfui. 8
55 J'hésite en me voyant devant moi reparaître ; 12
         Hélas ! et j'ai souvent peine à me reconnaître 12
         Sous ma figure d'autrefois. 8
         Comme un homme qu'on met tout à coup en présence 12
         De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence 12
60 Ont changé les traits et la voix. 8
         Tant de choses depuis, par cette pauvre tête, 12
         Ont passé ; dans cette âme et ce cœur de poëte, 12
         Comme dans l'aire des aiglons, 8
         Tant d'œuvres que couva l'aile de ma pensée, 12
65 Se débattent heurtant leur coquille brisée, 12
         Avec leurs ongles déjà longs. 8
         Je ne suis plus le même, âme et corps tout diffère, 12
         Hors le nom, rien de moi n'est resté ; mais qu'y faire ? 12
         Marcher en avant, oublier. 8
70 On ne peut sur le temps reprendre une minute, 12
         Ni faire remonter un grain après sa chute 12
         Au fond du fatal sablier. 8
         La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête, 12
         Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite 12
75 L'étude austère et les soucis. 8
         Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite 12
         Et dont quelque tourmente intérieure agite 12
         Comme deux serpents les sourcils. 8
         Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre 12
80 Aux coins toujours arqués, riait ; jamais la fièvre 12
         N'en avait noirci le corail. 8
         Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles 12
         Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles, 12
         Doublaient le ciel dans leur émail. 8
85 Mon cœur avait mon âge, il ignorait la vie, 12
         Aucune illusion, amèrement ravie, 12
         Jeune, ne l'avait rendu vieux ; 8
         Il s'épanouissait à toute chose belle, 12
         Et dans cette existence encor pour lui nouvelle, 12
90 Le mal était bien, le bien mieux. 8
         Ma poésie, enfant à la grâce ingénue, 12
         Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue, 12
         Un brin de folle avoine en main 8
         Avec son collier fait de perles de rosée, 12
95 Sa robe prismatique au soleil irisée, 12
         Allait chantant par le chemin. 8
         Et puis l'âge est venu qui donne la science, 12
         J'ai lu Werther, René son frère d'alliance ; 12
         Ces livres, vrais poisons du cœur, 8
100 Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle, 12
         Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle ; 12
         Byron et son don Juan moqueur. 8
         Ce fut un dur réveil, ayant vu que les songes 12
         Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges, 12
105 Les croyances, des hochets creux. 8
         Je cherchai la gangrène au fond de toute et comme 12
         Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme 12
         Et je devins bien malheureux. 8
         La pensée et la forme ont passé comme un rêve ; 12
110 Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève ? 12
         Dans quel coin du chaos met-il 8
         Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change, 12
         Tous ces moi du même homme, et quel royaume étrange 12
         Leur sert de patrie ou d'exil ? 8
115 Dieu seul peut le savoir, c'est un profond mystère ; 12
         Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre 12
         Que la pioche jette au cercueil 8
         Avec sa sombre voix explique bien des choses, 12
         Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes. 12
120 L'éternité commence au seuil. 8
         L'on voit… mais veuillez bien me pardonner, madame, 12
         De vous entretenir de tout cela. Mon âme, 12
         Ainsi qu'un vase trop rempli, 8
         Déborde, laissant choir mille vagues pensées, 12
125 Et ces ressouvenirs d'illusions passées, 12
         Rembrunissent mon front pâli. 8
         Eh ! que vous fait cela, dites-vous, tête folle, 12
         De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole ? 12
         Pourquoi donc vouloir retenir 8
130 Comme un enfant mutin sa mère par la robe, 12
         Ce passé qui s'en va ? de ce qu'il vous dérobe, 12
         Consolez-vous par l'avenir. 8
         Regardez ; devant vous l'horizon est immense, 12
         C'est l'aube de la vie et votre jour commence ; 12
135 Le ciel est bleu, le soleil luit. 8
         La route de ce monde est pour vous une allée 12
         Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée ; 12
         Marchez où le temps vous conduit. 8
         Que voulez-vous de plus, tout vous rit, l'on vous aime : 12
140 Oh ! vous avez raison, je me le dis moi-même, 12
         L'avenir devrait m'être cher ; 8
         Mais c'est en vain, hélas ! que votre voix m'exhorte ; 12
         Je rêve, et mon baiser à votre front avorte, 12
         Et je me sens le cœur amer. 8
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