GAU_2/GAU84
Théophile Gautier
La comédie de la mort
1838
MAGDALENA
         J'entrai dernièrement dans une vieille église ; 12
         La nef était déserte, et sur la dalle grise, 12
         Les feux du soir, passant par les vitraux dorés, 12
         Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés. 12
5 Comme je m'en allais, visitant les chapelles, 12
         Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles, 12
         Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau 12
         Représentant un Christ qui me parut très-beau. 12
         On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge ; 12
10 Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge, 12
         Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir, 12
         A ces fantômes blancs qui se dressent le soir, 12
         Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires ; 12
         Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires, 12
15 S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds ; 12
         Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés 12
         Dans le campo-Santo sur quelque fresque antique, 12
         D'un vieux maître Pisan, artiste catholique, 12
         Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté, 12
20 Le nimbe rayonnant de la mysticité, 12
         Et tant l'on respirait dans leur humble attitude, 12
         Les parfums onctueux de la béatitude. 12
         Sans doute que c'était l'œuvre d'un Allemand, 12
         D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément, 12
25 A vingt ans, de misère et de mélancolie, 12
         Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie ; 12
         Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair, 12
         Un rêve de soleil par une nuit d'hiver. 12
         Je restai bien longtemps dans la même posture, 12
30 Pensif, à contempler cette pâle peinture ; 12
         Je regardais le Christ sur son infâme bois, 12
         Pour embrasser le monde, ouvrant les bras en croix ; 12
         Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées, 12
         Ses chairs, par les bourreaux, à coups de fouets trouées, 12
35 La blessure livide et béante à son flanc ; 12
         Son front d'ivoire où perle une sueur de sang ; 12
         Son corps blafard, rayé par des lignes vermeilles, 12
         Me faisaient naître au cœur des pitiés nompareilles, 12
         Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs, 12
40 Comme dut en verser la Mère de Douleurs. 12
         Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles, 12
         Se lamentaient en chœur, la face sous leurs ailes, 12
         Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main, 12
         Le pur sang de la plaie où boit le genre humain ; 12
45 La sainte vierge, au bas, regardait : pauvre mère 12
         Son divin fils en proie à l'agonie amère ; 12
         Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix 12
         Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix, 12
         Plus dégouttants de pleurs qu'après la pluie un arbre, 12
50 Étaient debout, pareils à des piliers de marbre. 12
         C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir, 12
         Et je sentis mon cou, comme un roseau, fléchir 12
         Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée, 12
         Avec le chant du soir, vers le ciel élancée. 12
55 Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein, 12
         Et je pris mon menton dans le creux de ma main, 12
         Et je me dis : «O Christ ! tes douleurs sont trop vives ; 12
         Après ton agonie au jardin des Olives, 12
         Il fallait remonter près de ton père, au ciel, 12
60 Et nous laisser à nous l'éponge avec le fiel ; 12
         Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines 12
         Entrent profondément dans tes tempes divines. 12
         Tu vas mourir, toi, Dieu, comme un homme. La mort 12
         Recule épouvantée à ce sublime effort ; 12
65 Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre, 12
         Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre, 12
         Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau, 12
         Lèvera de ses mains la pierre du tombeau ; 12
         Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie, 12
70 Adorable victime entre toutes bénie ; 12
         Mais tu n'en a pas moins avec les deux voleurs, 12
         Étendu tes deux bras sur l'arbre de douleurs. 12
         O rigoureux destin ! une pareille vie, 12
         D'une pareille mort si promptement suivie ! 12
75 Pour tant de maux soufferts, tant d'absynthe et de fiel, 12
         Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel ? 12
         La parole d'amour pour compenser l'injure, 12
         Et la bouche qui donne un baiser par blessure ? 12
         Dieu lui-même a besoin quand il est blasphémé, 12
80 Pour nous bénir encor de se sentir aimé, 12
         Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre, 12
         N'ayant jamais pressé sur ton cœur solitaire 12
         Un cœur sincère et pur, et fait ce long chemin 12
         Sans avoir une épaule où reposer ta main, 12
85 Sans une âme choisie où répandre avec flamme 12
         Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme. 12
         Ne vous alarmez pas, esprits religieux, 12
         Car l'inspiration descend toujours des cieux, 12
         Et mon ange gardien, quand vint cette pensée, 12
90 De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée. 12
         C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir, 12
         L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir ; 12
         Comme aux bras de l'amant, une vierge pâmée, 12
         L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée ; 12
95 La voix du jour s'éteint, les reflets des vitraux, 12
         Comme des feux follets, passent sur les tombeaux, 12
         Et l'on entend courir, sous les ogives frêles, 12
         Un bruit confus de voix et de battements d'ailes ; 12
         La foi descend des cieux avec l'obscurité ; 12
100 L'orgue vibre ; l'écho répond : Éternité ! 12
         Et la blanche statue, en sa couche de pierre, 12
         Rapproche ses deux mains et se met en prière. 12
         Comme un captif, brisant les portes du cachot, 12
         L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut, 12
105 Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage, 12
         L'étoile échevelée et l'archange en voyage ; 12
         Tandis que la raison, avec son pied boiteux, 12
         La regarde d'en-bas se perdre dans les cieux. 12
         C'est à cette heure-là que les divins poëtes, 12
110 Sentent grandir leur front et deviennent prophètes. 12
         O mystère d'amour ! ô mystère profond ! 12
         Abîme inexplicable où l'esprit se confond ; 12
         Qui de nous osera, philosophe ou poëte, 12
         Dans cette sombre nuit plonger avant la tête ? 12
115 Quelle langue assez haute et quel cœur assez pur, 12
         Pour chanter dignement tout ce poëme obscur ? 12
         Qui donc écartera l'aile blanche et dorée, 12
         Dont un ange abritait cette amour ignorée ? 12
         Qui nous dira le nom de cette autre Éloa ? 12
120 Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua ? 12
         Murs de Jérusalem, vénérables décombres, 12
         Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres, 12
         O palmiers du Carmel ! ô cèdres du Liban ! 12
         Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean ? 12
125 Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées, 12
         Dans leur écho fidèle, ont, depuis tant d'années, 12
         Parmi les souvenirs des choses d'autrefois, 12
         Conservé leur mémoire et le son de leur voix ; 12
         Parlez et dites-nous, ô forêts ! ô ruines ! 12
130 Tout ce que vous savez de ces amours divines ! 12
         Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient, 12
         Et quels soupirs ardents de leurs cœurs s'élançaient ! 12
         Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes, 12
         Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes, 12
135 Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux, 12
         Que n'en traîne après lui le paon tout radieux ; 12
         Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses, 12
         Glisser en se parlant avec des voix plus douces 12
         Que les roucoulements des colombes de mai, 12
140 Que le premier aveu de celle que j'aimai ; 12
         Et dans un pur baiser, symbole du mystère, 12
         Unir la terre au ciel et le ciel à la terre. 12
         Les échos sont muets, et le flot du Jourdain 12
         Murmure sans répondre et passe avec dédain ; 12
145 Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence, 12
         Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance 12
         Au milieu des parfums dans les bras du palmier, 12
         Le chant du rossignol et le nid du ramier. 12
         Frère, mais voyez donc comme la Madeleine 12
150 Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène 12
         Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux, 12
         Mélancoliquement, se tournent vers les cieux ! 12
         Qu'elle est belle ! Jamais, depuis Ève la blonde, 12
         Une telle beauté n'apparut sur le monde ; 12
155 Son front est si charmant, son regard est si doux, 12
         Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux, 12
         Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle, 12
         Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile. 12
         O pâle fleur d'amour éclose au paradis ! 12
160 Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits, 12
         Comment donc as-tu fait, ô fleur ! pour qu'il te reste 12
         Une couleur si fraîche, une odeur si céleste ? 12
         Comment donc as-tu fait, pauvre sœur du ramier, 12
         Pour te conserver pure au cœur de ce bourbier ? 12
165 Quel miracle du ciel, sainte prostituée, 12
         Que ton cœur, cette mer, si souvent remuée, 12
         Des coquilles du bord et du limon impur, 12
         N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur, 12
         Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide, 12
170 La perle blanche au fond de ton âme candide ! 12
         C'est que tout cœur aimant est réhabilité, 12
         Qu'il vous vient une autre âme et que la pureté 12
         Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse, 12
         comme à sa sœur coupable une sœur qui fait grâce ; 12
175 C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier ; 12
         C'est que l'amour est saint et peut tout expier. 12
         Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes, 12
         Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses, 12
         Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs ; 12
180 Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs ; 12
         La voyant si coupable et prenant pitié d'elle, 12
         Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle, 12
         Et ton pinceau pieux, sur le divin contour, 12
         A promené longtemps ses baisers pleins d'amour ; 12
185 Elle est plus belle encor que la vierge Marie, 12
         Et le prêtre, à genoux, qui soupire et qui prie, 12
         Dans sa pieuse extase, hésite entre les deux, 12
         Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux. 12
         O sainte pécheresse ! ô grande repentante ! 12
190 Madeleine, c'est toi que j'eusse pour amante 12
         Dans mes rêves choisie, et toute la beauté, 12
         Tout le rayonnement de la virginité, 12
         Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme, 12
         Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme, 12
195 Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux, 12
         Ineffable rosée à faire envie aux cieux ! 12
         Jamais lis de Saron, divine courtisane, 12
         Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane, 12
         N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums ; 12
200 Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns, 12
         Laisse voir, au travers de ta peau transparente, 12
         Le rêve de ton âme et ta pensée errante, 12
         Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans ! 12
         Ton œil est un foyer dont les rayons ardents 12
205 Sous la cendre des cœurs ressuscitent les flammes ; 12
         O la plus amoureuse entre toutes les femmes ! 12
         Les séraphins du ciel à peine ont dans le cœur, 12
         Plus d'extase divine et de sainte langueur ; 12
         Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde, 12
210 Comme d'un manteau d'or la nudité du monde ! 12
         Toi seule sais aimer, comme il faut qu'il le soit, 12
         Celui qui t'a marquée au front avec le doigt, 12
         Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure, 12
         Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure ; 12
215 Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor 12
         D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort ; 12
         Et, pour te consoler, voulut que la première 12
         Tu le visses rempli de gloire et de lumière. 12
         En faisant ce tableau, Raphaël inconnu, 12
220 N'est-ce pas ? ce penser comme à moi t'est venu, 12
         Et que ta rêverie a sondé ce mystère, 12
         Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire ? 12
         O poëtes ! allez prier à cet autel, 12
         A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel, 12
225 Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine. 12
         Regardez le Jésus et puis la Madeleine ; 12
         Plongez-vous dans votre âme et rêvez au doux bruit 12
         Que font en s'éployant les ailes de la nuit ; 12
         Peut-être un chérubin détaché de la toile, 12
230 A vos yeux, un moment, soulèvera le voile, 12
         Et dans un long soupir l'orgue murmurera 12
         L'ineffable secret que ma bouche taira. 12
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