GAU_2/GAU85
Théophile Gautier
La comédie de la mort
1838
CHANT DU GRILLON I
         Souffle, bise ! tombe à flots, pluie ! 8
         Dans mon palais, tout noir de suie, 8
         Je ris de la pluie et du vent ; 8
         En attendant que l'hiver fuie, 8
5 Je reste au coin du feu, rêvant. 8
         C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre ! 8
         Le gaz, de sa langue bleuâtre, 8
         Lèche plus doucement le bois ; 8
         La fumée, en filet d'albâtre, 8
10 Monte et se contourne à ma voix. 8
         La bouilloire rit et babille ; 8
         La flamme aux pieds d'argent sautille 8
         En accompagnant ma chanson ; 8
         La bûche de duvet s'habille ; 8
15 La sève bout dans le tison. 8
         Le soufflet au râle asthmatique, 8
         Me fait entendre sa musique ; 8
         Le tourne-broche aux dents d'acier 8
         Mêle au concerto domestique 8
20 Le tic-tac de son balancier. 8
         Les étincelles réjouies, 8
         En étoiles épanouies, 8
         Vont et viennent, croisant dans l'air, 8
         Les salamandres éblouies, 8
25 Au ricanement grêle et clair. 8
         Du fond de ma cellule noire, 8
         Quand Berthe vous conte une histoire, 8
         Le Chaperon ou l'Oiseau bleu, 8
         C'est moi qui soutiens sa mémoire, 8
30 C'est moi qui fais taire le feu. 8
         J'étouffe le bruit monotone 8
         Du rouet qui grince et bourdonne ; 8
         J'impose silence au matou ; 8
         Les heures s'en vont, et personne 8
35 N'entend le timbre du coucou. 8
         Pendant la nuit et la journée, 8
         Je chante sous la cheminée ; 8
         Dans mon langage de grillon, 8
         J'ai, des rebuts de son aînée, 8
40 Souvent consolé Cendrillon. 8
         Le renard glapit dans le piège ; 8
         Le loup, hurlant de faim, assiège 8
         La ferme au milieu des grands bois ; 8
         Décembre met, avec sa neige, 8
45 Des chemises blanches aux toits. 8
         Allons, fagot, pétille et flambe ; 8
         Courage, farfadet ingambe, 8
         Saute, bondis plus haut encor ; 8
         Salamandre, montre ta jambe, 8
50 Lève, en dansant, ton jupon d'or. 8
         Quel plaisir ! prolonger sa veille, 8
         Regarder la flamme vermeille 8
         Prenant à deux bras le tison ; 8
         A tous les bruits prêter l'oreille ; 8
55 Entendre vivre la maison ! 8
         Tapi dans sa niche bien chaude, 8
         Sentir l'hiver qui pleure et rôde, 8
         Tout blême et le nez violet, 8
         Tâchant de s'introduire en fraude 8
60 Par quelque fente du volet. 8
         Souffle, bise ! tombe à flots, pluie ! 8
         Dans mon palais, tout noir de suie, 8
         Je ris de la pluie et du vent ; 8
         En attendant que l'hiver fuie 8
65 Je reste au coin du feu, rêvant. 8
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