GAU_2/GAU90
Théophile Gautier
La comédie de la mort
1838
MONTÉE SUR LE BROCKEN
         Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons, 12
         Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons 12
         Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne, 12
         Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, 12
5 On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans, 12
         Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants, 12
         Sans approcher du ciel qui toujours se recule, 12
         Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule. 12
         On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, 12
10 Et des fantômes vains dansent devant vos yeux. 12
         Le silence est profond ; la chanson de la terre 12
         Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre 12
         Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement 12
         Du Brocken, ennuyé de son désœuvrement. 12
15 Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète, 12
         S'éteint subitement sous la voûte muette ; 12
         C'est un calme sinistre, on n'entend pas encor 12
         Les violes d'amour et les cithares d'or, 12
         Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite ; 12
20 Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte, 12
         Et, roulant une larme au fond de son œil bleu, 12
         La dernière des fleurs vous jette son adieu. 12
         La neige cependant descend silencieuse, 12
         Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse 12
25 Apparaît à côté d'un soleil sans rayons ; 12
         Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons, 12
         Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe, 12
         Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe. 12
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