GUE_1/GUE16
Charles Guérin
Le Cœur Solitaire
1895
III
FENÊTRES SUR LA VIE
XVI
         Le ciel est pur, l'eau transparente, et l'air du soir 12
         Léger comme un baiser fugitif sur ma joue. 12
         Le vent dans mes cheveux semble un enfant qui joue, 12
         Et je vais, parmi l'herbe encor chaude, m'asseoir 12
5 En face du limpide et pensif horizon. 12
         Haleine de la nuit qui dévale, silence, 12
         Espace où d'un agile essor l'âme s'élance, 12
         Solitude ! Une cloche aux derniers nids répond. 12
         Dans les champs où le soir traîne ses voiles bleus 12
10 Un attelage au pas sûr et lent se balance. 12
         Le soleil met de l'or sur les cornes des boeufs, 12
         Le soleil qui descend au delà des collines 12
         Verse l'adieu de ses rayons mélancoliques 12
         Sur la mouvante mer sans fin des moissons mûres 12
15 Dont la houle, semblable au vaste rêve humain, 12
         Roule, se gonfle et meurt et frissonne et murmure 12
         Vers la ligne de ciel qu'elle n'atteint jamais. 12
         Je regarde, et mon front retombe dans mes mains 12
         Comme un fruit délicat s'abrite sous ses feuilles. 12
20 Ô silence des soirs d'été, profonde paix 12
         Où, comme en un miroir, l'esprit qui se recueille 12
         Voit flotter l'horizon nocturne du passé ! 12
         Nous nous sommes aimés un jour, et ce fut vain 12
         Comme un rosier sur un tombeau. Je me souviens ; 12
25 J'écoute bourdonner en moi l'amour ancien ; 12
         J'ai peur de cette guêpe impossible à chasser. 12
         Coeur lacéré, pareil à l'arbre qui renforce 12
         En vieillissant les noms gravés sur son écorce, 12
         Quand pourrons-nous aimer sans mémoire ? En quel lit 12
30 Saurai-je enfin trouver le véritable oubli ? 12
         Le soleil sur les blés et les coteaux se couche, 12
         Mais ses rayons mourants me rendront-ils la bouche 12
         Comme eux voluptueuse et large et tiède et rouge 12
         De l'amante qui m'a pressé dans ses bras forts ? 12
35 Les épis aux lourds flots fauves me rendront-ils 12
         Ses cheveux déroulés sur elle en ondes d'or ? 12
         Les coteaux dont la nuit découpe le profil 12
         N'ont pas l'inflexion charmante de son corps, 12
         Et les parfums de fleurs que ces plaines exhalent 12
40 Ne sont pas doux à respirer comme son âme. 12
         Un éclair de chaleur fouille le crépuscule : 12
         Ainsi le souvenir me déchire et me brûle. 12
         Dans ces soirs de splendeur pacifique où l'on souffre 12
         À sentir sa bassesse et sa pauvreté d'homme, 12
45 Où l'esprit aveuglé de lumière tâtonne, 12
         Où le coeur enivré d'azur et d'air étouffe, 12
         On a des mots d'enfant qui pleurent et supplient 12
         Vers ce vaste univers qu'on voudrait croire Dieu. 12
         « Ah ! Dit-on, remplir l'orbe immense de la vie, 12
50 Ouvrir comme l'étoile un jour sur d'autres cieux, 12
         Comme le roc porter le fer, l'or et le feu, 12
         Tressaillir au printemps nouveau, pousser des feuilles, 12
         Être la brume, l'eau du puits, le fruit qu'on cueille, 12
         Vivre enfin sans se voir vivre ! Puissante mère, 12
55 Prends-moi, terre des morts, terre des blés, ô terre ! 12
         Mêle mon corps vivant à ta grande poussière ! » 12
         Mais la nature avec orgueil poursuit son rêve : 12
         Elle n'alliera pas notre sang à ses sèves. 12
         Le jeune avril, le bel été, le vieil automne 12
60 Mènent leur ronde autour du linceul de l'hiver 12
         Sans savoir qu'ils font naître, aimer et souffrir l'homme. 12
         Dans sa joie égoïste et pleine, l'univers 12
         Reste sourd au désir fraternel de la chair ; 12
         L'âme contre le noir grillage qui l'enferme 12
65 S'élance, oiseau captif, et se brise les ailes : 12
         Nous ne connaîtrons rien de la mère éternelle. 12
         Et nous aurons un mal secret de la voir belle, 12
         D'épier vainement l'obscur travail des germes 12
         Dont la sourde harmonie échappe à nos oreilles ; 12
70 Nous ne mûrirons pas dans les grappes des treilles, 12
         Ni dans le fruit, ni dans le blé, ni dans la pierre ; 12
         L'eau nous refusera son étreinte, le chêne 12
         Ne nous livrera pas la nymphe qu'il enchaîne, 12
         Et si nous prions trop le soleil, sa lumière 12
75 Calcinera nos yeux à travers nos paupières. 12
         La nature, d'un geste ennuyé de marâtre, 12
         Écarte notre soif de ses larges mamelles. 12
         Elle va ; nos amours, nos rêves et nos peines 12
         Étendus à ses pieds craquent comme les faînes 12
80 Éclatent sous les pas indifférents du pâtre. 12
         Et pourtant, sous le ciel des soirs d'été sans fin, 12
         Encor, toujours, jusqu'à la nuit où le destin 12
         Voudra fermer les yeux à l'humanité lasse, 12
         D'autres viendront, pareils à moi dans leur chair veuve, 12
85 Le coeur amer d'un vieil amour resté vivace, 12
         Voir, parmi les corbeaux qui volent vers sa face, 12
         Le soleil se coucher sur des moissons heureuses. 12
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