GUE_1/GUE27
Charles Guérin
Le Cœur Solitaire
1895
IV
MÉLANCOLIES A VIOLLIS
XXVII
         Tu sommeilles ; je vois tes yeux sourire encor. 12
         Ta gorge, ainsi deux beaux ramiers prennent l'essor, 12
         Se soulève et s'abaisse au gré de ton haleine. 12
         Tu t'abandonnes, lasse et nue et tout en fleur, 12
5 Et ta chair amoureuse est rose de chaleur. 12
         Ta main droite sur toi se coule au creux de l'aine, 12
         Et l'autre sur mon coeur crispe ses doigts nerveux. 12
         Ce taciturne émoi flatte ma convoitise. 12
         Ta bouche est entr'ouverte et ton souffle m'attise 12
10 Et le mien qui s'anime agite tes cheveux. 12
         Vivant sachet rempli de nard, de myrrhe et d'ambre, 12
         Tu répands tes parfums irritants dans la chambre. 12
         Je te respire avec ivresse en caressant, 12
         Comme un sculpteur modèle une onctueuse argile, 12
15 Ton corps flexible et plein de jeune bête agile. 12
         La lumière étincelle à tes cils, et le sang 12
         Peint une branche bleue à ta tempe fragile. 12
         La courbe qui suspend à l'épaule ton sein 12
         Emprunte aux purs coteaux nocturnes leur dessin. 12
20 Ta peau ferme a le grain du marbre et de la rose ; 12
         Et moi je dis tout bas, pendant que je repose 12
         Mon regard amoureux sur tes charmes choisis : 12
         « La gazelle couchée au frais de l'oasis 12
         N'est pas plus douce à voir que la femme endormie, 12
25 Et les lys du matin jalousent mon amie. » 12
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