GUE_1/GUE28
Charles Guérin
Le Cœur Solitaire
1895
IV
MÉLANCOLIES A VIOLLIS
XXVIII
         La maison serait blanche et le jardin sonore 12
         De bruits d'eaux vives et d'oiseaux, 8
         Et le lierre du mur qui regarde l'aurore 12
         Broderait d'ombres les rideaux 8
5 Du lit tiède où, mêlés comme deux tourterelles, 12
         Las d'un voluptueux sommeil, 8
         Nous souririons, heureux de nous sentir des ailes 12
         Aux premiers rayons du soleil. 8
         Cette maison n'aurait sous l'auvent qu'un étage 12
10 Au balcon noyé de jasmins. 8
         Les fleurs, le miel, ô mon amie, et le laitage 12
         Aromatiseraient tes mains. 8
         Un fleuve baignerait nos vergers, et sa rive 12
         Cacherait parmi les roseaux 8
15 Une barque bercée et dont la rame oisive 12
         Miroite en divisant les eaux. 8
         Nous resterions longtemps assis sur la terrasse, 12
         Le soir, lorsqu'entre ciel et champ 8
         Le piétinant troupeau pressé des brebis passe 12
20 Dans la lumière du couchant ; 8
         Et nos coeurs répondraient à l'angelus qui sonne 12
         Avec la foi des coeurs à qui la vie est bonne. 12
         Plus tard, sur le balcon rempli d'ombre, muets, 12
         L'oreille ouverte au bruit des trains dans la vallée, 12
25 Goûtant tout ce qu'un sage amour contient de paix, 12
         Nos âmes se fondraient dans la nuit étoilée. 12
         Écoutant nos enfants dormir derrière nous, 12
         Pâle dans tes cheveux libres où l'air se joue, 12
         Ta main fraîche liée aux miennes : « qu'il est doux, 12
30 Qu'il est doux, dirais-tu, les cils contre ma joue, 12
         Quand on sait où poser la tête, d'être las ! » 12
         Mes lèvres fermeraient ta paupière endormie. 12
         Cher asile, jardin, maison rustique… hélas ! 12
         Car nous rêvons quand il faut vivre, ô mon amie ! 12
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