GUE_1/GUE32
Charles Guérin
Le Cœur Solitaire
1895
IV
MÉLANCOLIES A VIOLLIS
XXXII
         Je t'apporte, buisson de roses funéraires, 12
         Ces vers, à toi déjà lointaine et presque morte, 12
         Ô douloureuse enfant qui passes dans mes rêves ; 12
         Moi qui t'ai vue heureuse et belle, je t'apporte 12
5 Ces vers, comme un bouquet de lys sur ta beauté. 12
         Tu sus trop tôt que l'homme est âprement mauvais, 12
         Et le sel de la vie à ta bouche est resté. 12
         Ton sourire autrefois s'ouvrait en ciel de mai, 12
         Et les voiles de tes paupières renfermaient 12
10 Des prunelles d'azur pareilles sous les cil 12
         À des vierges en fleur dans l'ombre nuptiale. 12
         Et quelqu'un te laissa solitaire, Ariane 12
         Sur la grève, vouée à l'éternel exil ! 12
         La chaude volupté qui couvait dans ta chair 12
15 Trempait d'un flot de pourpre ardente et magnifique 12
         Ton teint si délicat qu'il semblait tissé d'air, 12
         Et ton âme faisait frémir tes lèvres fines. 12
         Je t'ai secrètement aimée, ô pauvre fille, 12
         Dans tes heures de joie, à tes heures de peine 12
20 Surtout, et j'ai pitié de toi puisque je t'aime. 12
         Ces vers voudraient pleurer la splendeur de ton corps 12
         Qui ne connaîtra pas l'amour : accepte-les, 12
         Et dans ton morne exil sois longtemps belle encor, 12
         Comme un joyau royal dans un coffre scellé. 12
25 Adieu, tu ne peux pas m'aimer, tu ne dois pas 12
         Savoir… j'aurais voulu m'endormir dans tes bras. 12
         Hélas ! Il faut pourtant recommencer à vivre ! 12
         Adieu, mélancolique enfant, âme automnale, 12
         Ciel du soir traversé de colombes plaintives, 12
30 Ô belle et douce et pure et solitaire femme. 12
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