GUE_1/GUE33
Charles Guérin
Le Cœur Solitaire
1895
IV
MÉLANCOLIES A VIOLLIS
XXXIII
         Quel est ce lied qui fait son nid dans mon silence 12
         Et qu'une femme au loin, délicate, apprivoise ? 12
         Ah ! Quel lied monotone a crispé mes mains moites 12
         Au long des draps léchés de flamme agonisante ? 12
5 Nulle ne berce mon chagrin et ne me parle. 12
         Ailleurs, je le sais bien, au fond de claires chambres, 12
         Les mères ont des voix apaisantes qui chantent 12
         Pour endormir les enfants tristes dans leurs larmes. 12
         Ô cris des nouveau-nés vers les larges mamelles ! 12
10 Quand sentirai-je ainsi rouler en lourdes vagues 12
         Les seins, dorés comme l'automne et les rivages, 12
         De la féconde épouse aux lèvres maternelles ? 12
         Lied calme, écho lointain d'anciennes musiques, 12
         Chapelet que les doigts d'amoureuses égrènent, 12
15 Buire d'où s'évapore un philtre léthargique, 12
         Cil du page oublié dans le lit de la reine ; 12
         Recèles-tu le sens secret de ma jeunesse 12
         Qui se fane à vouloir des voluptés phtisiques, 12
         Et qui se pleure et qui déchire par faiblesse 12
20 Sa chair païenne avec la haire catholique ? … 12
         L'humble et doux grillon chante aigûment dans la cendre ; 12
         Son cri plaintif contient l'immense été : les routes 12
         Et la plaine où les blés pacifiques déroulent 12
         Leurs flots lourds jusqu'aux monts où les soleils descendent. 12
25 Un voile de sommeil m'enveloppe et m'apaise ; 12
         À fleur d'ombre je sens trembler des lueurs d'aube ; 12
         Je devine à travers mes yeux clos une chose 12
         Qui palpite et qui meurt ; et n'est-ce pas ma peine ? 12
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