GUE_1/GUE35
Charles Guérin
Le Cœur Solitaire
1895
IV
MÉLANCOLIES A VIOLLIS
XXXV
         Parfois, sur les confins du sommeil qui s'achève, 12
         À l'heure où l'âme est triste et flotte au bas du rêve, 12
         Un souvenir d'amour nous étreint à la gorge, 12
         Vivant et si profond qu'on en voudrait mourir. 12
5 Le coeur, rempli de pleurs voluptueux, déborde ; 12
         On mord en sanglotant les draps, la chair sans force 12
         Se fond dans la langueur exquise de souffrir : 12
         « Mon enfant, mon enfant d'autrefois, mon enfant ! 12
         D'où reviens-tu vers notre lit, ma bien-aimée ? 12
10 Sèche à ma bouche en feu tes paupières mouillées 12
         Et referme tes bras sur mon corps doucement. 12
         Ô ma maîtresse, enfin, te voilà revenue, 12
         Tendre comme aux beaux jours de notre amour, et nue. 12
         Mêle sans me parler tes larmes à mes larmes 12
15 Et que leur chaude pluie entre en nous jusqu'à l'âme. 12
         Que faisais-tu, sans moi, si loin ? As-tu souffert, 12
         Prié, passé les mers, hélas ! Peut-être aimé ? 12
         Mais qu'importe ! Au bon pain il faut le sel amer ; 12
         Ton coeur bat sur mon coeur et nos bras sont fermés, 12
20 Et ton émoi me fait revivre ma jeunesse. 12
         Mon enfant, mon enfant, ô maîtresse, maîtresse ! » 12
         L'âme ainsi se souvient et chuchote en rêvant 12
         Comme un arbre agité murmure sous le vent. 12
         Or l'aube a moissonné les étoiles, le jour 12
25 Déjà contre la vitre étend ses ailes grises, 12
         Et dans son lit le solitaire obscur et triste 12
         Pleure encor sur le vain fantôme de l'amour. 12
         Ô rêveur, tu dormis trop longtemps, lève-toi ! 12
         Range ta lampe éteinte et rouvre la fenêtre, 12
30 Que le vent du matin te baigne et te pénètre 12
         Avec l'arome jeune et vierge du sol. Vois, 12
         L'orient au-dessus des collines s'allume ; 12
         Le firmament doré s'emplit comme une coupe 12
         Où la lumière à flots ruissellerait. Écoute 12
35 Le métal des marteaux tinter sur les enclumes, 12
         Les cloches bourdonner dans leurs ruches de pierre, 12
         Et le peuple rouler son fleuve de rumeurs : 12
         Noblement, sous le dais sonore des prières, 12
         La probe humanité retourne à son labeur, 12
40 Et la chair du divin artisan se consomme. 12
         Descends parmi la foule en marche, apprends des hommes 12
         Qu'on peut vivre chargé d'amour et de douleur, 12
         Toi qui, subtilisant l'art viril en malade, 12
         Secret orfèvre, autour d'un esprit sombre enlaces 12
45 Les magiques anneaux de cristal des syllabes. 12
         Ah ! Lève-toi, Lazare, et romps tes bandelettes ! 12
         Que, miroirs élargis, tes prunelles reflètent, 12
         Pour faire au fond des coeurs chanter le sang plus fort, 12
         Le funèbre soleil du royaume des morts ; 12
50 Et, comme un enfant nu trempé dans une eau vive, 12
         Avec un grand frisson plonge-toi dans la vie ! 12
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