GUE_1/GUE52
Charles Guérin
Le Cœur Solitaire
1895
VI
A ÉMile Krantz
LII
         Puisque l'ennui, pauvre homme, 6
         Te jette encore à de nouveaux voyages, 10
         Emporte au moins dans l'âme 6
         L'adieu doré des beaux jours de l'automne. 10
5 Comme un baiser l'après-midi s'achève ; 10
         La brise est large et pure, 6
         Et toute voix se fond dans le murmure 10
         Religieux des chênes. 6
         Le meunier passe, écoute, 6
10 Son grelot clair tinte au loin sur la route ; 10
         Et l'eau mélodieuse 6
         Se baise et rit dans les canaux d'yeuse. 10
         L'ombre descend les berges. 6
         Déjà les champs sont pleins de brumes bleues ; 10
15 Le ruisseau dans les herbes 6
         Y fait briller ses reflets de couleuvre. 10
         Ton esprit se recueille ; 6
         Secrètement le cristal de ton âme 10
         S'émeut des cris d'oiseaux, d'un pas de femme 10
20 Qui craque dans les feuilles… 6
         Regagne la maison ; 6
         Comme toujours elle est blanche, humble et calme, 10
         Et sur son mur les branches du platane 10
         Entrecroisent leurs ombres. 6
25 Le vieux soleil, tombant en molles nappes, 10
         Bénit les vieilles pierres ; 6
         La vigne jaune à sa tiède lumière 10
         Mûrit encor des grappes ; 6
         Et dans la chambre basse, 6
30 Au souffle d'air qui pousse la fenêtre, 10
         Obscurément celles qui t'ont vu naître 10
         Parlent de leurs voix lasses. 6
         En maniant leurs crochets à dentelle 10
         Aux derniers feux du jour : 6
35 « Reverrons-nous notre enfant ? « disent-elles ; 10
         Et la tristesse, aux joues 6
         Des aïeules pensives, 6
         Suspend des pleurs lourds comme les années ; 10
         Le soir ainsi fait trembler sa rosée 10
40 Sur les roses tardives. 6
         Séjour, heures paisibles ! 6
         Demain pourtant les premières étoiles 10
         Verront ton navire arrondir ses voiles 10
         Et voguer vers les îles. 6
45 Avant d'aller traîner ta vieille peine 10
         Sur de lointains rivages, 6
         Écoute encor la voix grave des chênes, 10
         Contemple le village. 6
         Harmonie et douceur ! 6
50 Le toit natal fume dans la lumière… 10
         Parle, dis-moi, mon frère, 6
         Pourquoi si loin chercher la paix du coeur ? 10
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