GUE_1/GUE65
Charles Guérin
Le Cœur Solitaire
1895
VIII
L'INQUIETUDE DE DIEU
LXV
         Le sombre ciel lacté se voûte en forme d'arche. 12
         Un grand silence ému berce les choses ; l'arbre 12
         Palpite au vent léger qui passe, et dans l'étable 12
         On entend remuer les bêtes dans la paille. 12
5 La confuse rumeur des sèves qui travaillent 12
         Traverse le sommeil de l'homme après la tâche. 12
         Comme un laboureur las qui s'arrache à la glèbe, 12
         L'humble poète alors sort de la chair et lève 12
         Vers la vivante nuit, radieuse et profonde, 12
10 Un front qui porte aussi sa lumière et ses mondes. 12
         Hélas ! Interroger ce qui ne peut répondre, 12
         Dit-il ! Ah ! Tout mon coeur débile et sa misère ! 12
         J'ai laissé sous mon toit s'endormir mon aïeule, 12
         Et me voici, devant le songe de la terre, 12
15 Frissonnant comme un brin de foin sec sur la meule. 12
         Le rythme intérieur qui régit la matière 12
         Comme l'illustre lyre antique émeut les pierres, 12
         Les sèves en tumulte écartent les écorces, 12
         Autour de moi la ruche invisible bourdonne, 12
20 Et, frêle comme un jonc dans le fleuve des forces, 12
         Je doute en fléchissant de mon âme immortelle : 12
         Ô nuit, le temps s'écoule, et je ne suis qu'un homme ! 12
         Plus faible et sanglotant qu'au jour de mon baptême, 12
         Je pense à vous, qui, hauts et droits, ô mes ancêtres, 12
25 Vécûtes avec l'âme et la force des cèdres. 12
         La voix du créateur sur vos fibres vibrantes 12
         Chantait comme un vent pur dans les rameaux sonores. 12
         Votre coeur large et plein s'ouvrait comme une grange ; 12
         Vous aimiez l'oraison du pauvre à votre porte, 12
30 Et votre foi d'enfants pleurait sur l'évangile. 12
         Béni soit notre pain de chaque jour, bénies 12
         La journée et la nuit, disiez-vous, et la vie 12
         Coulait pour vous comme une eau claire sur l'argile. 12
         L'été brûlait ; et vous veniez avec l'épouse 12
35 Vous asseoir où je suis, aux heures où le jour 12
         S'enfuit en ne laissant au ciel que des étoiles. 12
         Alors le vieux désir humain joignait les bouches. 12
         Sans penser que la mort est au fond de l'amour, 12
         Vous laissiez puissamment tressaillir dans vos moelles 12
40 La saine volupté qui fait les fortes races. 12
         Plus tard, quand, jardinier ridé, l'automne passe, 12
         Vous voyiez à vos bras les enfants se suspendre 12
         Comme un bouquet de fruits dorés après la branche. 12
         Simples et droits, ô mes ancêtres, vous portiez 12
45 Des âmes que le soir de la chair trouvait grandes. 12
         Large ivresse ! J'entends chuchoter les halliers, 12
         Et la terre en amour rit au céleste abîme. 12
         Le temps plane sur moi comme un aigle immobile. 12
         Je voudrais me confondre avec les choses, tordre 12
50 Mes bras contre la pierre et les fraîches écorces, 12
         Être l'arbre, le mur, le pollen et le sel, 12
         Et me dissoudre au fond de l'être universel. 12
         Je ne veux pas de femme en pleurs sur ma poitrine : 12
         Toute chair à ma bouche a le goût du péché, 12
55 Et mon coeur est amer comme un fruit desséché. 12
         Que Dieu jette son nom sonore à la ravine, 12
         Et mon esprit, coteau pierreux et désolé, 12
         Ne rendra pas l'écho des paroles divines. 12
         C'est que dans l'ivre et large émoi des belles nuits 12
60 Où tout bruit, palpite et soupire à la fois, 12
         Où le silence même a sa rumeur, les voix 12
         Couvrent la mélodie absolue ; et l'esprit 12
         Qu'on a tenu penché trop longtemps sur la foi 12
         S'y trouble comme un clair visage au fond d'un puits. 12
65 Celui qui frappe au seuil et prie avec des larmes 12
         Se voit un étranger qu'aucun hôte n'accueille ; 12
         On se sent faible ; on tremble, on doute que son âme 12
         Dans la création pèse plus que la feuille ; 12
         On craint que la clarté divine ne soit plus 12
70 Qu'une dernière étoile au coeur des hommes purs. 12
         Le monde est triste et vieux, et les nouveaux venus 12
         Pour qui le ciel est vain comme un mot inconnu 12
         Ont recouché le Christ dans son sépulcre obscur. 12
         Mais je veux, ô mon Dieu, malgré tout, croire en toi. 12
75 Prête-moi la candeur de la vierge et la foi 12
         De l'enfant. Que je sois vigilant, bon et simple. 12
         Accorde-moi sur tous les dons l'humilité, 12
         Afin que j'offre au vent de ta volonté sainte 12
         Le docile et profond émoi d'un champ de blé. 12
80 Permets-moi d'oublier qu'un soir des temps anciens 12
         Le doute déborda du calice divin. 12
         Enfin rends à mon coeur la jeunesse d'aimer ; 12
         Que le grain germe encor dans ce jardin fermé ! 12
         Je cherche en égaré ta croix au carrefour, 12
85 Je t'appelle à travers la nature vivante ; 12
         Il est temps de m'entendre, ô Dieu ! Ne sois pas sourd, 12
         Réconforte mon âme obscure, ta servante, 12
         Car, pareille à l'abîme étoilé de l'amour, 12
         L'immensité des cieux nocturnes m'épouvante. 12
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