HAU_1/HAU4
Edmond Haraucourt
La Légende des Sexes
Poëmes Hystériques
1882
La légende des sexes
L'ÉDEN
À Florent Scheving.
         Dans l'éther infini, plein de profonds mirages, 12
         Dans l'azur insondable et vierge de nuages, 12
         Le grand soleil montait lentement, gravement : 12
         Et l'Éden, ébloui du long rayonnement, 12
5 S'éveilla. La nature amoureuse et ravie 12
         Entonna le concert éclatant de la vie. 12
         Tout remuait : Adma, le seul et le dernier, 12
         Dormait les poings fermés, à l'ombre d'un pommier. 12
         De larges ronflements bourdonnaient sur sa lèvre : 12
10 Il avait eu, la nuit, des douleurs et des fièvres ; 12
         Il avait fait un rêve, il avait mal aux reins : 12
         Il avait cru voir Dieu, du haut des cieux sereins, 12
         Descendre à petits pas, et la dextre divine 12
         Avait pendant longtemps fouillé dans sa poitrine 12
15 Pour y ravir un os qu'elle aviat emporté… 12
         Adam dormait toujours. Debout à son côté, 12
         Ève le regardait, soucieuse, étonnée. 12
         Le jour venait de naître où la femme était née. 12
         L'homme ronflait. Une heure entière s'écoula ; 12
20 Ève, agacée enfin de le voir toujours là, 12
         Ève, maligne et femme, Ève prit une pomme 12
         Et la laissa tomber sur l'œil du premier homme. 12
         Adam se redressa d'un seul bond : « Mille dieux ! » 12
         Mais il aperçut Ève en se frottant les yeux. 12
25 Homme sans le savoir et galant de naissance, 12
         Il fit une profonde et grave révérence : 12
         — « Dieu fait bien ce qu'il fait ; Éblis seul fait le mal. » 12
         Il s'assit : — « Quel est donc ce nouvel animal ? 12
         Et d'où vient qu'on ne peut rien trouver à lui dire ? » 12
30 Il se tut un instant, puis avec un sourire : 12
         — « Il fait bien chaud ! …
ÈVE
         Oh oui.
ADAM
         Le soleil est très-fort !
ÈVE
         Oh oui.
ADAM
         C'est étonnant avec ce vent du nord…
         Car c'est le vent du Nord qui vient de la montagne. 12
ÈVE
         Ah !
ADAM
         Oui… Connaissez-vous un peu notre campagne ?
ÈVE
         Moi ? non. Je viens de naître.
ADAM
35 Ah ! de naître… Aujourd'hui ?
ÈVE
         Oui.
ADAM
         Je vous félicite… Éden vous plaît-il ?
ÈVE
         Oui.
ADAM
         Pensez-vous y rester quelque temps ?
ÈVE
         C'est probable
ADAM
         Ah, tant mieux. Vous verrez : C'est un séjour aimable. 12
         Je vous promènerai dans notre paradis. 12
         Aimez-vous à causer ?
ÈVE
         Que dites-vous ?
ADAM
40 Je dis :
         Aimez-vous à causer ?
ÈVE
         Je ne sais pas encore ;
         Je ne peux pas savoir : je suis née à l'aurore. » 12
         Il se fit un silence : Adam, pâle et songeur, 12
         promenait brusquement ses deux mains sur son cœur. 12
ÈVE
         « Vous cherchez quelque chose ?
ADAM
45 Il me manque une côte !
ÈVE
         Dieu m'a créée avec : ce n'est pas de ma faute. 12
ADAM
         Tiens… La drôle d'idée ! Et quel est votre nom ? 12
ÈVE
         Ève.
ADAM
         Oh, le joli nom !
ÈVE
         Vous me flattez…
ADAM
         Mais non.
         Moi je m'appelle Adam.
ÈVE
         Adam… »
         Nouveau silence :
50 Tous deux s'étonnaient de tant de différence 11
         Dans les formes du corps et les tons de la peau. 12
         Adam la trouvait belle ; Ève le trouvait beau. 12
         Ils se taisaient, mais il raisonnaient en revanche. 12
         Adam reprit enfin : — « Comme vous êtes blanche ! 12
55 Pourquoi Dieu vous a-t-il mis des cheveux si longs ? 12
         Les miens sont courts et noirs et les vôtres tout blonds. 12
         C'est vraiment très-joli, ces lourdes tresses blondes… 12
ÈVE
         Vous trouvez ?
ADAM
         Très-joli… Mais ces machines rondes,
         Là, sur votre poitrine : À quoi cela sert-il ? 12
ÈVE
60 Je n'en sais rien. Mais vous, au-dessous du nombril, 12
         Qu'est-ce que vous portez dans cette touffe noire, 12
         Sur ce double coussin ?
ADAM
         Je m'en sers… après boire.
ÈVE
         Seulement ? — Cela doit vous gêner pour marcher ? 12
ADAM
         Pas trop… On s'habitue.
ÈVE
         Est-ce qu'on peut toucher ?
ADAM
         Si vous le désirez…
ÈVE
65 Je suis si curieuse.
         Alors vous permettez ?… »
         Ève, blanche et rieuse,
         Avança doucement ses petits doigts rosés, 12
         Puis, s'arrêtant soudain :
         « Je n'ose pas !
ADAM
         Osez !
         Est-ce qu'il vous fait peur ?
ÈVE
         Peur ? Oh non : je suis brave.
70 Tiens ! C'est tout rouge au bout. On dirait une rave. 12
         C'est pour la protéger, sans doute, cette peau ? 12
         Ce n'est pas laid du tout.
ADAM
         Oh… Ce n'est pas très-beau.
ÈVE
         Mais si : c'est très-gentil. »
         Et les mignons doigts roses
         Allaient, couraient, venaient, faisaient de courtes poses, 12
75 Comme des papillons voltigeant sur des fleurs. 12
ÈVE
         « Oh mais, regardez donc. Il a pris des couleurs. 12
         Comme c'est drôle ! Il est plus grand que tout à l'heure. 12
         Il se dresse : il frémit. Ciel ! une larme : il pleure ! » 12
         Ève essuya la larme à ses cheveux dorés. 12
ÈVE
80 « Il pleure ! Il pleure encore ! Est-ce que vous souffrez ? 12
ADAM
         Au contraire.
ÈVE
         Oh, Monsieur Adam ! il est énorme,
         Maintenant ! Il n'a plus du tout la même forme. 12
         C'est très-raide et très-dur… À quoi peut-il servir ? » 12
         Adam lui répondit, dans un profond soupir : 12
85 « Est-ce que vous croyez qu'il sert à quelque chose ? 12
ÈVE
         Je n'en suis pas très-sûre : au moins, je le suppose. 12
         Vous m'avez dit tantôt : « Dieu fait bien ce qu'il fait. » 12
         Toute chose a son but si ce monde est parfait. 12
ADAM
         Oui, si Dieu m'avait dit ce qu'il veut que je fasse 12
         De ce… Mais vous, comment ?…
ÈVE
90 Moi je n'ai que la place.
         C'est peut-être un oubli : voyez.
ADAM (cherchant trop haut)
         Je ne vois rien.
ÈVE
         Non : par là, maladroit ! Ici… Regardez bien. 12
ADAM
         C'est juste ! on vous a même arraché la racine ! 12
         La fosse est encor fraîche… Est-ce que la voisine 12
95 Communique ?… Pour voir, si j'y mettais le doigt ? 12
ÈVE
         Mettez ce qu'il faudra.
ADAM
         Diable ! C'est bien étroit ! »
         Il glissa sous la femme une main caressante… 12
         Ève bondit, l'œil clos, la croupe frémissante, 12
         Les seins tendus, les poings crispés dans ses cheveux. 12
100 Tout son être frémit d'un long frisson nerveux, 12
         Et le soupir mourut entre ses dents serrées. 12
         « Encore ! » Elle entr'ouvrit ses deux cuisses cambrées, 12
         Et le premier puceau vint tomber dans ses bras ! 12
         « Encore ! Cherche encore ! Oui. Tant que tu voudras. » 12
105 Comme il croisait ses mains sous deux épaules blanches, 12
         Adam sentit deux pieds se croiser sur ses hanches. 12
         Leurs membres innocents s'enlaçaient, s'emmêlaient. 12
         S'ils avaient pu savoir, au moins, ce qu'ils voulaient ! 12
         Ô pucelage ! Alors, presque sans le comprendre 12
110 Tous deux en même temps, d'une vois faible et tendre, 12
         Murmurèrent : « Je t'aime ». Et le premier baiser 12
         Vint, en papillonnant, en riant, se poser 12
         Et chanter doucement sur leurs lèvres unies. 12
         Dieu, pour les ignorants, créa deux bons génies : 12
115 L'Instinct et le Hasard. Or au bout d'un instant, 12
         Ève avait deviné ce qu'il l'intriguait tant. 12
         Avez-vous jamais vu le serpent que l'on chasse ? 12
         De droite à gauche, errant, affolé, tête basse, 12
         En avant, en arrière, il va sans savoir où. 12
120 Il s'élance ; il recule ; il cherche ; il veut un trou, 12
         Un asile où cacher sa fureur écumante. 12
         Il cherche : il ne voit rien, et son angoisse augmente. 12
         Mais lorsqu'il aperçoit l'abri qu'il a rêvé, 12
         Il entre et ne sort plus. — Adam avait trouvé ! 12
125 Un cri, puis des soupirs : l'homme a compris la femme. 12
         Les deux corps enlacés semblaient n'avoir qu'une âme. 12
         Ils se serraient, ils se tordaient, ils bondissaient. 12
         Les chairs en feu frottaient les chairs, s'électrisaient. 12
         Les veines se gonflaient. Les langues acérés 12
130 Cherchaient une morsure entre les dents serrées. 12
         Des nerfs tendus et fours, des muscles contractés, 12
         Des élans furieux, des bonds de voluptés… 12
         Plus fort ! Plus vite ! Enfin c'est la suprême étreinte, 12
         Le frisson convulsif…
         Ève, alanguie, éteinte,
135 Se pâme en un soupir et fléchit sur ses reins ; 12
         Ses yeux cherchent le ciel ; son cœur bat sous ses seins. 12
         Son beau corps souple, frêle, et blanc comme la neige, 12
         S'arrondit, s'abandonne au bras qui la protège. 12
         Adam, heureux et las, se couche à son côté. 12
140 Puis, tous deux, lourds, le sein doucement agité 12
         Comme s'ils écoutaient de tendres harmonies, 12
         Rêvent, dans la langueur des voluptés finies. 12
         Mais Ève : « — Dieu, vois-tu, ne fais rien sans raisons. 12
         Dieu fait bien ce qu'il fait… Viens là ! Recommençons… » 12
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie