HEU_1/HEU49
Gaston Heux
L'INITIATION DOULOUREUSE
1er cahier
1924
Le livre viril
IX
L'Obsession de l'Au-delà
Au Maître Albert Giraud,
en témoignage d'admiration.
LA SYMPHONIE JUPITER
         Tu sors de cette énigme où l'Être absorbe l'être, 12
         Étonne jusqu'aux pleurs de te connaître mieux, 12
         Clair enfant dont la chair, toute à l'orgueil de naître, 12
         Croyait ressusciter la jeunesse des dieux ! 12
5 Ton âme, féminine à la fois et très mâle, 12
         Dryade du bouleau que m'évoquait ton corps, 12
         S'entourait de ta chair comme d'écorce pâle, 12
         Et tes gestes en fleurs naissaient de ses transports 12
         Hélas, ô dieu déchu, la mort est dans ta force, 12
10 Et son image inerte engourdit ton sommeil… 12
         La dryade se meurt au creux de ton écorce, 12
         Ton âme s'évapore en brouillards au soleil. 12
         Il restait tant de ciel dans ta forme mortelle ! 12
         L'Esprit qui, par éclairs, s'y laissait entrevoir, 12
15 Banni d'un firmament qu'il retrouvait en elle, 12
         Ainsi qu'un autre azur l'habitait sans déchoir ! 12
         !C'était peu d'être une âme en un corps périssable,… 12
         Tu voulais immortel ce qui n’eût guère été, 12
         Et que le pur Passant qui pesait sur ce sable, 12
20 Y laissât pour jamais de son éternité. 12
         Et tu vivais alors de suaves mystères… 12
         O chair surnaturelle où tout l'Éden fleurit ! 12
         En un transport mystique, au réseau des artères, 12
         Où ne battait qu'un sang te parcourait l'esprit ! 12
25 Tu n'avais pas saigné, d'une tardive épreuve, 12
         Par les sept trous béants ton céleste pouvoir… 12
         L'illusion, ce pampre, étreignait l'âme neuve 12
         Et sur ce thyrse ardent gonflait son raisin noir ! 12
         Tout ton être naïf trempait comme une rive, 12
30 Sous mille abeilles d'or prometteuses de miel, 12
         Au mensonge d'une eau qui leurre en sa dérive 12
         Et, renversant l'azur, se donne pour le ciel ! 12
         Le dieu se pleure encor dans un homme farouche : 12
         L'azur, profond reflet de ta divinité, 12
35 L'azur qu'à pleines mains tu portais à ta bouche, 12
         Comme une eau vive entre tes doigts s'est égoutté ! 12
         Et pourtant dépouillé de toute essence vaine, 12
         L'Être dont tu déchois, le Pur que tu conçus, 12
         Le dieu que promettait la syllabe hautaine 12
40 Ne gardait rien de l'homme et nous a mieux déçus ! 12
         Va ! mesure le gouffre à l'horreur de ta chute 12
         Tu n'étais plus ce dieu presque déshérité 12
         Dont l'Univers rétif, inerte dans sa lutte, 12
         Est triomphant déjà de l'avoir limité… 12
45 Tu n'étais pas contraint dans l'aspect qui le borne, 12
         Par la forme divine et mortelle à moitié… 12
         Enfant du statuaire autant que la licorne, 12
         Dieu qui sent sa Pythie indigne du trépied ! 12
         Il ne t'eût point suffi de ployer la Matière 12
50 Plus rétive qu'un peuple au poing de l’imposteur, 12
         De subir la rebelle en sa défaite altière, 12
         Trop bravé dans ton culte et moins dieu que dompteur ! 12
         Car toute bouche écume au mors qui la pénètre. 12
         A se vouloir de tout l'énergique milieu, 12
55 Qui s'enchaîne l'esclave a le destin du maître, 12
         Et la haine est l'encens qui méconnaît ce dieu ! 12
         Du caprice qu'il sème ô fatale récolte ! 12
         Fruit amer qui déçoit sa vaine majesté ! 12
         Celui-là seul est dieu qui prévient la révolte 12
60 Et n'étend que sur soi son sceptre respecté 12
         Rien n'étant hors de toi, divinité plénière, 12
         Qui donc, dans quel troupeau, sous tes jougs ennemis, 12
         Quel bœuf eût empourpré la cinglante lanière 12
         Dont le bouvier divin flagelle l'insoumis ? 12
65 Tant de fiers asservis sont esclaves à peine 12
         Qui déjà dans leur geste ont l'instinct de trahir… 12
         Toi, ton règne du moins ne savait point la haine 12
         Tu t'acceptais pour maître, heureux de t'obéir ! 12
         Comme au reflet du Dieu se sacrent les apôtres, 12
70 L'ombre que tu n'es point atteste ton soleil ; 12
         O toi que l'on évoque en évoquant les autres, 12
         Où rien ne se ressemble on te trouve pareil ! 12
         Sous aucun horizon ton Essence n'abdique… 12
         Où donc choient en grains d'or, sur quelle étrange fleur, 12
75 Ces pollens étoilés qu'emporte un vent mystique, 12
         Si ce n'est sur toi-même en fécondant ton cœur… 12
         Et tu penchais ainsi ta solitaire essence 12
         Sur le vertige et les aspects du devenir, 12
         Ne palpitant qu'en eux la mort et la naissance, 12
80 Toi qui n'eus pas à naître et ne pouvais mourir. 12
         L'immensité te ravissait dans une extase… 12
         Tu l'étreignais des sens et d'un avide accueil, 12
         Et jamais l'infini ne débordait ce vase 12
         Qu'élargissait sans trève un prodige d'orgueil. 12
85 Ton regard tout puissant suscitait ce miracle 12
         De t'emplir de lueurs, de rythme et d'univers… 12
         Un souffle de Dodone emportait ton oracle 12
         Si loin qu'il s'égarât sous tes ombrages verts ! 12
         Tes yeux s'ouvraient, t'affranchissent de tes limites, 12
90 Et le chœur gravitait, des Astres et du Jour, 12
         D'une aube à l'autre cadencé selon tes rites, 12
         A ton centre éternel enchaîné par l'amour !… 12
         Pour peu que la lumière offensât ton caprice, 12
         Tu plongeais dans une ombre esclave de ta loi, 12
95 D'un battement de ta paupière négatrice, 12
         Le beau gouffre étoilé que tu portais en toi ! 12
         Mais la nuit constellait, à ton être fondue, 12
         Les sens secrets qu'obscurément nous essayons… 12
         Les mondes dispersés dans ta propre étendue 12
100 Au travers de ta chair échangeaient leurs rayons 12
         Et soudain tes yeux clos éteignant les abîmes, 12
         Tu renaissais pure ténèbre en la créant ;… 12
         Tout s'évanouissait dans tes gouffres intimes 12
         Et toi-même, en ton œuvre, instaurais le néant ! 12
105 Désormais, tu gémis… l'évidence t'habite… 12
         Ceux-là ferment les yeux que guette un prompt déclin 12
         Comme on cherche un regard au vide d'une orbite, 12
         Rien qui survive en toi de ton pouvoir divin !… 12
         Résigné désormais à d'humaines sagesses, 12
110 Tu fais tiens les trésors d'un pénible savoir, 12
         D'un sourire anxieux mendiant ses largesses, 12
         Pâle d'un avenir qu'il t'enseigne à prévoir ! 12
         Tu meurs déjà d'angoisse, homme, ta dernière heure : 12
         Tu crois vivre, et voici, t'abusant sur ton sort, 12
115 Que tu roules tes jours au tourbillon d'un leurre 12
         Et que craque en tes os le squelette du mort. 12
         Tu souffrais dans ta chair ? le Sage te rassure : 12
         « Pour guérir de ton mal sors d'un long préjugé… 12
         » Où n'est point de matière, il n'est plus de blessure, 12
120 » Et l'être, simple esprit, n'est qu'un rêve imagé ! 12
         » J'étouffe au fond de toi l'Homme en pleurs dans ta vie… 12
         » Tiens de moi ta victoire, humble qui te soumets ! 12
         » L'homme n'est qu'apparence et te voici ravie. 12
         » L'absurde illusion d'avoir été jamais !… 12
125 » Les yeux que tu fermais sur le sang de tes larmes, 12
         » Ce qu'il tient de détresse en ce furtif éclair 12
         » Où le cœur sent sa plaie et saigne sur les armes, 12
         » Tout cela, pourpre tiède et froid tranchant du fer, 12
         » Tes paupières s'ouvrant comme un éclat de rire, 12
130 » Ce qui te rend divins les instants des aveux 12
         » D'où l'amour de soi-même est seul à se proscrire, 12
         » Tout cela, force mâle et parfum des cheveux, 12
         » Tout cela qui n'est rien sil n’est point apparence 12
         » S'enfle, se creuse ou dort comme un rythme des eaux ; 12
135 » Tout n'est que jeux de vague en ton intelligence 12
         » Et rien n'est que ton ombre en tes propres réseaux ! » 12
         Ainsi parlait le sage au bord de tes abîmes… 12
         Pour t'alléger du mal dût-il t'anéantir, 12
         Tu t'ouvrais à l'écho de ses leçons sublimes, 12
140 Tu n'étais plus qu'esprit et le sentais mentir. 12
         Car au plus fort des maux qu'importe d'où l'on souffre ? 12
         D'un leurre universel triste réalité ! 12
         Tu t'obstines à croire aux parois de ton gouffre 12
         Et t'en fais un témoin, ô dieu précipité ! 12
145 Tout t'étreint du dehors en l'obscure bataille, 12
         Ce globe est ton embûche autant que ton appui. 12
         De ses mille reflets sa présence t'assaille, 12
         Mais que peux-tu pour toi qui ne vienne de lui ? 12
         Depuis que tu n'es plus ta seule certitude, 12
150 Cherche donc hors de toi : tout n'est point blasphémé… 12
         Des mages tard venus ont sculpté dans l'étude 12
         Le masque du seul dieu qui vaille d'être aimé… 12
         Ils décrètent très haut : « Longue gloire à l'Unique ! 12
         » Faux prophètes, déments contre l'Homme alliés, 12
155 » Gonflez de vent menteur, comme un pan de tunique, 12
         » Les fantômes flottants des dieux multipliés ! 12
         » Dressez-leur des autels à d'étroits intervalles, 12
         » Tous, dans l'encens d'un seul, se sentiront trahir ! 12
         » S'ils heurtent dans nos cœurs leurs volontés rivales, 12
160 » C'est en braver combien du crime d'obéir ! 12
         » Tremblants adorateurs qu'ils frappent dans la poudre 12
         » Tout immortel dépit, parmi tant d'Immortels, 12
         » A l'encensoir voisin allumera sa foudre, 12
         » Et du culte d'autrui vengera ses autels ! » 12
165 » Ah ! d'un choix sacrilège épargnez-nous l'épreuve… 12
         » Livrez vos Panthéons aux fureurs de l'épieu ! 12
         » Tel qu'au même Océan cent ruisseaux en un fleuve, 12
         » Que notre foi ruisselle en l'unité de Dieu ! » 12
         La musique s'étouffe autour de ces louanges 12
170 Dont cent initiés n'encensent que le Seul, 12
         Le Parfait dont l'aspect improvise les anges 12
         Et qui dans ses rayons réveille le linceul. 12
         Plus d'un Sage pourtant retient d'une imposture, 12
         Que sans ces dieux rivaux, jaloux d'être encensés, 12
175 Jamais l'Homme, étriquant leur multiple nature, 12
         N'eût flatté dans un seul cent tyrans condensés. 12
         Et, par le sanctuaire où l'étreignent les Mages 12
         Plus d'un, dont la ferveur avec eux y rêva, 12
         Pense surprendre encore, au plus lointain des âges, 12
180 Les Elohim vaincus rugir dans Jéhovah ! 12
         Mais de leurs maigres mains dont ils ouvrent la Bible 12
         Ceux qui gardent captifs les mystiques secrets, 12
         Font sortir Javeh de cet antre terrible 12
         Comme un rauque lion qu'ils entourent de rets. 12
185 Ses yeux chargés de rêve et de Terre promise 12
         S'étonnent de s'ouvrir sur un monde ignoré 12
         Et vers ses saints gardiens rugissant sa surprise, 12
         Il cherche quelque proie à son courroux sacré. 12
         Et le voilà, dieu de la horde passagère, 12
190 Comme au temps où ses crocs précédaient Israël, 12
         Et, mordant à la gorge une race étrangère, 12
         Servaient la prophétie en serviteur cruel. 12
         Ils l'entraînent grondant du fond de sa tanière, 12
         Ils connaissent l'orgueil de son brumeux cerveau, 12
195 Et, cessant de flatter sa rugueuse crinière, 12
         Le réveillent du poing sur le siècle nouveau. 12
         Ils lui disent tout bas : « Nous t'adorons encore, 12
         » Non plus en Sabaoth, gardien du peuple pur, 12
         » Mais sous d'autres aspects c'est ton nom qui s'implore, 12
200 » Maintenant et jadis, comme au fond du futur ! 12
         » Ainsi donc, gloire à toi qui reluis sur ma face ! 12
         » Nos idéals présents à demi révolus 12
         » T'assignent, Éternel, des formes dans l'espace, 12
         » Et tu rugis à tort, Monstre que tu n'es plus ! 12
205 » Déjà Chair violente, avant l'ère romaine, 12
         » Essuyant des esprits l'inquiet désaveu, 12
         » Tu rugissais encor sous l'apparence humaine, 12
         » Mais tu sors épuré de tes buissons de feu ! 12
         » Nous t'avons dispersé, Prince, dans l'invisible, 12
210 » Hors de ton sanctuaire à ce point agrandi, 12
         » Que l'impie, à jamais s'aveuglant sur ta cible, 12
         » Croit te blesser partout de son glaive brandi. 12
         » Mais l'humble, dont la foi veut l'aide des prunelles, 12
         » Où rien n'emplit les yeux se lasse de chercher, 12
215 » Et s'il faut ton martyre à ces âmes charnelles 12
         » Donne-leur pour témoin ta blessure à toucher ! 12
         » Car nul ne sera dieu, selon ces simples âmes, 12
         » S'il ne vient, bras en croix et la plaie au grand jour, 12
         » Tout transpercé des clous ou tout marqué des flammes, 12
220 » Offrir à leur salut la rançon de l'amour ! » 12
         « N'espérez donc qu'en nous ! » dit l'Orient bouddhiste, 12
         Et par les longs massifs du jardin Loumbini, 12
         Telle qu'au fond des yeux la douceur en persiste, 12
         Aux grâces de l'enfance il contraint l'Infini. 12
225 » O Sage, ô dernier-né de la ferveur indoue, 12
         » Nous te savons un dieu, toi qui naissais d'un roi… 12
         » Ton existence humaine en vain nous désavoue. 12
         » Qui n'eût prévu ton règne eût douté de la foi. 12
         » Un miracle répond de ta céleste essence : 12
230 » Ta force puérile est maîtresse de tout… 12
         » Et déjà dans l'instant que remplit ta naissance, 12
         » Pensif parmi les fleurs tu te dresses debout ! 12
         » De tes pieds enfantins prémice vagabonde ! 12
         » Tu fis sept pas vainqueurs vers les quatre horizons, 12
235 » Et sur les dieux présents revendiquant le monde, 12
         » Essayais le pouvoir de neuves oraisons… 12
         » Enfanté dans un cri bienheureux de la femme, 12
         » Promis avant de naître à ce sort idéal 12
         » Dont le trésor secret attendait ton Sésame, 12
240 » Jusqu'au respect des lys tout te sacrait royal ! 12
         » Ton père, avec tendresse, et ta mère ravie 12
         » S'aidant autour de toi des dieux et du hasard, 12
         » Composaient le décor où se rirait ta vie, 12
         » Et penchés sur tes yeux imploraient ton regard. 12
245 » Mais toi, tu repliais ta précoce pensée, 12
         » Et, les Dévas pleuvant en averses de fleurs, 12
         » Ton âme, dès l'azur sur leurs traces lancée, 12
         » Se reprochait leur joie en écoutant nos pleurs. 12
         » Tu grandis cependant : l'immanente sagesse 12
250 » Sut t'asservir trente ans à l'idéal commun, 12
         » Et la Femme, qui fait son art de la caresse, 12
         » D'une Yaçodhara te versait le parfum. 12
         » En gestes de mortel en vain tu t'évertues… 12
         » Au temple où tu descends éperdu d'onction, 12
255 » Vois ! le ciel se prosterne : un peuple de statues 12
         » Humilie à tes pieds son adoration ! 12
         » Si les chœurs de l'azur voués à ta louange 12
         » Ont par tes jeunes ans prolongé leurs concerts, 12
         » Depuis ton jour natal les brahmanes du Gange 12
260 » Doutèrent bien des fois sur les veddas ouverts. 12
         » Mais avant le Vieillard, l'Infirme et le Cadavre, 12
         » Saint trois fois pour les cieux, mais de l'humble ignoré, 12
         » Avant d'avoir vécu, Homme, de ce qui navre, 12
         » Tu n'as frappé les cœurs d'aucun signe sacré. 12
265 » Car les dieux de l'azur ne sont point ceux de l'homme… 12
         » Il t'a fallu dans un éclair mûrir ton sort ; 12
         » Toi dont la brise en fleurs éparpillait l'arome, 12
         » N'être plus que l'odeur qui traîne sur la mort ! 12
         » Tu t'arraches vivant aux délices profanes, 12
270 » Tu t'engloutis dans ta pensée et dans les bois, 12
         » Et sous ton vêtement d'herbes et de lianes 12
         » Tu sors ascète et dieu pour la première fois ! 12
         » Cakya désormais emplit l'âme exaucée… 12
         » Mais céleste d'essence, il ne passe pour tel 12
275 » Qu'au jour où blêmiront, au fond de sa pensée, 12
         » La vieillesse, la fièvre et la mort du mortel ! » 12
         — » Soit ! qu'il saigne en esprit et s'épargne les claies ! 12
         » Un autre a mérité l'universel baiser 12
         » Que pose notre amour sur les lèvres des plaies 12
280 » Et qui donne au vrai Christ de s'immortaliser. 12
         » Tout Dieu comme un Lazare, a couché dans sa tombe ! 12
         » Heureux qui dans la mort trempe sa majesté. 12
         » Un autre a pu survivre où notre Christ succombe… 12
         » Mais le Christ ressuscite et pour l'éternité ! 12
285 » Que n'a-t-il en esprit râlé son agonie ? 12
         » Qui donc fustigeait-on dans ce pâle captif ? 12
         » Sous moins d'outrage, et sans la pourpre d'ironie, 12
         » Mon roi n'eût point conquis son prestige plaintif ! 12
         » Depuis vingt siècles pleins, lugubre privilège ! 12
290 » Je sacre dans sa chair l'Homme qu'on tourmenta, 12
         » Et j'entends retentir sous le choc sacrilège, 12
         » Contre ses os broyés les clous du Golgotha ! » 12
         — Quelqu'un se lève alors des profondeurs de l'être, 12
         Qui sourit tristement des beaux noms prononcés. 12
295 Leur sens porte si loin ses mots aigus de Maître, 12
         Qu'on cherche le carquois des traits qu'il a lancés. 12
         « Je ne sais rien des dieux : les blocs de leur grande Ombre 12
         » Un mage au plein soleil les pousse tour à tour, 12
         » Comme l'enfant naïf qui voulait scruter l'ombre, 12
300 » N'en retrouve aux clartés que du jour dans le jour ! 12
         » J'ignore tout des dieux, mais connais trop du monde 12
         » Pour remettre à la foi le soin de l'ébaucher ! 12
         » Le temple qu'il n'est plus, la science le fonde, 12
         » Et l'univers du prêtre est ma cible d'archer !… » 12
305 — Il parle et le voici dans les feux de son glaive, 12
         Ou tendant comme un arc toute réalité… 12
         Il lance au firmament contre le plus beau rêve 12
         L'âpre flèche, et jamais flèche n'a mieux porté ! 12
         Il perce d'un trait sûr, sous la Terre farouche, 12
310 Les éléphants pensifs du rêve oriental, 12
         Ou du vent furieux qui souffle de sa bouche 12
         Ébranle sous le ciel ses piliers de cristal. 12
         Grâce ! sous l'être impie un sol noir se dérobe… 12
         A qui rien n'est sacré d'où viendra le salut ? 12
315 Nous tombons lourdement de la chute du globe, 12
         Tout chancelle, et la proie au loin flaire l'affût !… 12
         … Mais l'archer souriant s'ingénie à sourire… 12
         L'effroi qui nous maîtrise est sans force sur lui ! 12
         — « Vois ! le vide t'épargne, il est vain de maudire… 12
320 » Ta chute infatigable est ton meilleur appui ! » 12
         Et je comprends soudain la leçon du génie… 12
         Rien n'est vraiment le mal qu'en restant l'incompris 12
         La certitude un jour, même dans l'agonie, 12
         Réduira notre chair au calme des Esprits ! 12
325 Or, parmi les Esprits, nul n’éclate en merveilles 12
         Comme ces Êtres purs, au fond des cœurs séduits, 12
         Vous toutes, déités qui naissez de nos veilles, 12
         Vous toutes, déités qui naissez de nos nuits ! 12
         L'impie à son insu recèle votre flamme 12
330 Chaque fois qu'un grand rêve étoile son œil fier… 12
         D'un idéal mortel nous composons votre âme. 12
         Et vous mourrez demain, ô vous, nos filles d'hier. 12
         Eh bien, morts ou vivants, vous n’avez plus d'athées, 12
         Eh bien, soyez nos dieux, Passants intérieurs 12
335 Fendant les paradis de vos ailes bleutées, 12
         Sous le respect sceptique et les yeux épieurs ! 12
         Mais il est ici bas plus d'une âme naïve 12
         Qui définit les cieux par un vol éternel, 12
         Ne voulant pas de dieux à qui l’homme survive, 12
340 Ni, par dessus l'esprit, le règne du charnel ! 12
         !Ah ! s'il nous meurt jamais ce simple entre nos frères 12
         Qui des seuls Immortels attendait le vrai sceau, 12
         Penchons sur lui, penchons, sans les dire éphémères, 12
         Ceux dont l'homme est la tombe autant que le berceau… 12
345 Ils serviront la race où leur sort est d'éclore, 12
         Et viendront de leurs doigts fermer les humbles yeux, 12
         Au faible qui sait mal s'évanouir encore, 12
         Harmonieusement de la mort de nos dieux ! 12
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